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Quelques livres de philosophie dans la valise… pour le plaisir de lire


Vendredi, juillet 5th, 2019

Quelques livres de philosophie dans la valise…

A la question : « à quelle période prenez-vous davantage le temps de lire »,  vous êtes nombreux à répondre « pendant les vacances ». Sur les styles de lecture, les réponses sont plus variées. Magazines et romans pour se détendre certes, des essais politiques ou sur l’actualité.

Et pourquoi pas un peu de philosophie? Si les souvenirs des cours de terminale peuvent parfois vous laisser croire que ces livres ne sont pas accessibles et donc peu propices à une réelle détente, je vous invite à découvrir quelques ouvrages destinés à un plus grand public, bien écrits, sérieux non par élitisme mais parce qu’ils prennent le lecteur suffisamment au sérieux pour l’inviter à pénétrer les profondeurs de la pensée tout en le guidant avec douceur et rigueur…

Voici quelques ouvrages à (re)découvrir pour tous ceux qui, en quête de sens, souhaitent profiter des plages ou d’un hamac pour bouquiner, ralentir et penser…. C’est évidemment un choix subjectif qui dépend à la fois de mes lectures, ou des échanges que j’ai pu avoir avec des lecteurs non formés à la philosophie mais qui avaient tenté l’aventure de la découverte de ce type d’essais.

Ce sont les livres que j’ai présentés dans ma chronique radio hebdomadaire, au mois de juin et ce 05 juillet sur RCF Alsace, dans ma chronique « La pat’ philo » ! Je vous propose quelques catégories pour vous aider dans votre choix :

- des livres récents qui font ou ont fait l’actualité

- des ouvrages qui dénoncent certaines dérives du développement personnel

- quelques classiques

 

Des livres récents qui font ou ont fait l’actualité

  • Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme

Il s’agit du tout dernier essai de cette philosophe psychanalyste, qui étudie les outils de la régulation démocratique. Elle est (notamment) professeur Humanité et Santés au CNAM ainsi que de la chaire de philosophie à l’Hôpital Ste Anne à Paris. Le titre de cet essai évoque bien entendu le fameux L’Existentialisme est un humanisme de Sartre, parce qu’il s’en inspire au moins sur la conception de la responsabilité de chacun pour autrui, chaque responsabilité individuelle étant aussi une responsabilité pour tous. Cet essai dense et vivifiant ne compte qu’une trentaine de pages (!!!)  et représente une opportunité exceptionnelle d’entrer dans un texte de Cynthia Fleury pour ensuite poursuivre avec la lecture de ses ouvrages antérieurs, notamment les Irremplaçables qui est évoqué dans ce texte. Vous allez y découvrir la définition de ce qu’est le soin, en milieu hospitalier et par prolongement dans la société en général, comprendre à quel point sa prise en considération est une vraie opportunité d’éviter le ressentiment, une manière d’habiter le monde et de comprendre la force capacitaire de la vulnérabilité que nous partageons tous, mais que nous avons appris à masquer, souvent au détriment de notre individuation. On y trouve de beaux passages sur Canguilhem également qui rappelle que soigner un individu consiste à l’accompagner dans sa réinvention des normes de vie, la maladie étant créatrice de nouvelle norme et non une anormalité en tant que telle.  Pour citer Cynthia Fleury, « il n’y a pas de maladie mais seulement des sujets qui tombent malades », ce qui suggère la reconnaissance de la subjectivité dans le soin. Et enfin, une dernière citation pour vous donner envie de le lire : « Les machines sont conçues par les hommes, elles reproduisent leurs biais cognitifs et émotionnels. Plus on crée des machines, plus il faut renforcer la formation des hommes et « finaliser » la technique, afin que celle-ci maintienne l’homme dans son humanisme. »

 

  • Sylvain Tesson, Un été avec Homère

Tout le monde a entendu parlé d’Homère et de l’Illiade et l’Odyssée, mais qui les lit encore ?… Et pourtant, c’est une source inépuisable de célébration de la vie et de compréhension de nos existences. Alors si ces volumes vous paraissent sans doute un peu décourageants au premier abord, du fait de leur taille, vous pouvez vous initier à leur contenu grâce à cet ouvrage court dont vous avez peut-être entendu parlé, ou que vous avez lu,  il a eu beaucoup de succès à sa sortie il y a un an.  Dans l’avant-propos, Sylvain Tesson  nous écrit « Ouvrir l’Illiade & l’Odyssée revient à lire un quotidien. Ce journal du monde, écrit une fois pour toutes, fournit l’aveu que rien ne change sous le soleil de Zeus : l’homme reste fidèle à lui-même, animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité. Homère permet d’économiser l’abonnement à la presse ». Alors je ne cherche pas à me quereller avec les journalistes avec ce passage, mais juste à prendre un peu de recul avec le déferlement de certains types d’informations continues… Plus loin, l’auteur nous prévient « On avance dans l’Odyssée comme devant le miroir de sa propre âme. Là réside le génie : avoir tracé en quelques chants le contour de l’homme. » Une belle invitation à voyager avec le personnage d’Ulysse donc… et bien d’autres.

 

  • Andrea Marcolongo, La part du héros

Ce n’est pas tout à fait un livre de philosophie mais une invitation à interroger le rôle de la mythologie dans nos vies. « Le mythe est quelque chose qui n’a jamais eu lieu mais qui arrive toujours ». nous écrivait Roberto Calasso. La part du Héros qui en plus d’être passionnant, est écrit avec beaucoup de subtilité et de poésie, une grande sensibilité qui est assez logique pour cette amoureuse des langues anciennes qui a rencontré un énorme succès en Italie son pays et ailleurs dans le monde avec son ouvrage précédent, La langue géniale, qui nous présente la richesse absolue de la langue grecque de l’antiquité pour exprimer toutes les subtilités de l’âme humaine… La Part du héros est sorti cette année en 2019. A travers cette exploration très actuelle du mythe des Argonautes (les premiers à voyager sur un navire dans une mer imprévisible) et de la Toison d’or, Andrea Marcolongo, nous invite à « relever le niveau des possibles », à explorer notre intimité et à redéfinir ce qu’est le héros… et son lien (supposé?) avec Eros. Vraiment une très belle écriture au service d’interrogations existentielles et de la quête du courage, courage au sens large et aussi le courage d’aimer.

 

  • Etienne Helmer, Diogène le cynique

En réalité ce livre n’a pas fait l’actualité mais il plaira à tous ceux qui aimeraient posséder le sens de la répartie parfois salutaire face aux opportuns ou face à ce que l’on pourrait considérer comme de l’hypocrisie. Diogène est un personnage au sens fort du terme, fortement controversé à son époque comme aujourd’hui. Le fameux « Ôte-toi de mon soleil » adressé à Alexandre Le Grand qui lui proposait pourtant de lui demander ce qu’il voulait…., c’est Diogène. Etienne Helmer, un philosophe français qui enseigne à Porto Rico en a fait une belle biographie, qu’il met en perspective avec quelques enjeux politiques actuels tels que l’exigence de transparence, la résistance à certaines formes de pouvoir, l’exclusion et la vulnérabilité, la sobriété, les questions de croissance et décroissance. Il s’agit d’un récit de vie, une vie qui unit la pensée et l’agir…, et « fait de la philosophie un acte dont l’effectivité est centrée sur le présent », si je cite l’auteur. Un récit de vie qui questionne nos propres existences et nos exigences de vérité. Il se lit comme un roman, fait sourire, et vous détendra en plus de vous questionner….

 

 

Des livres pour s’éloigner du développement personnel

  • Dorian Astor, Deviens ce que tu es – pour une vie philosophique

Ce livre s’adresse à ceux qui n’ont pas peur d’être remis en question et restent curieux d’approfondir la question de la singularité humaine. Il a pour vocation d’interroger une citation bien connue que l’on distille souvent tel un conseil sans doute pas toujours très bien compris : il s’agit de « Deviens ce que tu es ». Dorian Astor est traducteur de Nietzsche notamment pour le dernier volume de la Pléaide, commentateur également, un philosophe extrêmement brillant qui sait transmettre de manière accessible des idées lumineuses. Deviens ce que tu es est justement destiné à un public large, puisqu’il est publié par les Editions Autrement. La vocation de ce livre est de regarder cette citation non pas comme une injonction ou un conseil mais plutôt comme une invitation à envisager d’entrer dans l’exploration du devenir… Il nous incite à interroger ce devenir non pas à travers le résultat qu’il est supposé apporter (devenir quelqu’un, devenir quelque chose), mais à travers les liens et l’élan créateur qu’il distille en ceux qui sont capables d’y prêter attention, à travers la capacité à expérimenter…, à accepter la médiocrité. Devenir, vivre, c’est résoudre des problèmes. Dorian Astor compare et précise le concept d’individuation par opposition à l’individualisme et au développement personnel. Devenir soi, tout un programme, et pourtant, souvent vu comme un projet emprunt de préjugés sur l’autonomie individuelle. Il convient donc d’interroger cette phrase à travers son histoire, de Pindare à Nietzsche puis à Deleuze, afin de mieux envisager le mystère de nos singularités. Il s’agit d’un des livres que j’ai le plus recommandés autant à des professionnels RH, des consultants qu’à des personnes en questionnement existentiel…

 

  • Mathias Roux, La Dictature de l’ego

Un ouvrage, sorti fin 2018, qui a pour vocation de remettre en question la toute-puissance du développement personnel comme voie privilégiée vers la sagesse, délivrant souvent plus de simplisme qu’un réel effort de simplification de notre compréhension de l’humain (idéal loin d’être atteint). Il nous parle aussi d’émancipation, tout en dénonçant les fausses promesses de l’émancipation vantées par les gourous d’une nouvelle forme de narcissisme. Il s’agit d’un livre qui interroge l’acharnement à vouloir « se connaître soi-même », à soigner son « moi », à se laisser influencer par des guides spirituels prompts à réinterpréter les citations illustres au profit de leurs convictions plutôt que de s’aventurer avec rigueur sur les chemins du questionnement décentré, « impersonnel »…. Et qui dénonce aussi le penchant de certains philosophes renommés qui sont tombés dans ce travers…. A lire de toute urgence pour « empêcher votre je d’être aspiré par votre moi »… (sauf si vous voulez continuer à croire qu’on peut acheter bonheur et sagesse…).

 

  • Miguel Benasayag, Fonctionner ou exister

Philosophe, psychanalyste, chercheur en épistémologie qui a vécu sous la dictature argentine, il a même été torturé, ce qui donne aussi sans doute un peu de relief à sa pensée et ses propos sur la question de la singularité du vivant notamment, sur les conflits, et dans Fonctionner ou exister, sur nos capacités à dépasser le fantasme de tout vouloir modéliser, même la vie, même l’existence, même l’âme humaine. Encore un auteur qui vient remettre en cause de nombreuses théories du développement personnel qui ne sont selon lui que des invitations à fonctionner en réduisant la personne humaine et le temps à des processus linéaires. Vivre consiste aussi à trouver ce qu’on ne cherche pas, c’est une aventure, un chemin. La faille, l’aléatoire, participe à la création du nouveau. Aller mal aussi est nécessaire, cela permet la continuité de la vie dans ses interdépendances. Il nous invite à ne pas nous contenter de fonctionner, de réduire nos capacités à des compétences utiles, mais à réapprendre à désirer…

 

  • Reza Moghaddassi, La Soif de l’Essentiel

Un livre qui a fait l’actualité strasbourgeoise en 2016, et qui allie avec élégance spiritualité et philosophie, l’auteur étant professeur de philosophie à Strasbourg. Publié dans un format et un style accessible à un large public, ce livre nous propose d’interroger la sobriété, et souhaite accompagner notre soif de sens et de vie intérieure. Fortement inspiré et influencé par des auteurs orientaux et occidentaux, Reza Moghaddassi nous fait voyager à travers les définitions et explorations de l’essentiel, de la quête de sens, de nos errements, de la gratitude, le don et le pardon, l’amour bien sûr…, la recherche d’une éthique de vie qui nous permettra de guider au mieux nos différentes soifs, nos besoins d’absolu souvent comblés par des remplissages ou des fuites qui nous laissent exsangues… Une des questions du livre : « comment aller vers davantage de profondeur, vers ce qui est moins superficiel et plus essentiel » ? 200 pages très bien écrites qui vous raviront aussi par leur poésie…

 

Quelques classiques

  • Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique 

Pierre Hadot, est philosophe, philologue et historien, spécialiste de l’Antiquité et de cette pensée qu’il a su nous présenter comme un art de vivre… Il a écrit de nombreux ouvrages passionnants mais si vous ne l’avez encore jamais lu, je vous propose de commencer par  celui-ci qui n’est pas un livre d’érudition mais bien davantage un texte qui présente la philosophie come un exercice spirituel, c’est très vivifiant et une réelle référence en la matière. Vous lirez comment est apparue la philosophie, notamment avant Platon et Socrate, vous y découvrirez l’émergence de la notion du souci de soi, reprise au XXème siècle par Foucault, vous considérerez la philosophie comme un mode de vie et non comme un univers très abstrait, et vous pourrez appréhender l’héritage laissé par ces considérations existentielles de la philosophie antique. Cet essai, en livre de poche, comporte certes 400 pages, mais qui se lisent comme un roman…

 

  • Kant, Qu’est-ce que les Lumières?

Un des ouvrages les plus connus et les plus lus au lycée, parce qu’il est très court et au service de la pensée mais aussi de l’histoire et de la culture européenne. Ce livre se propose donc de définir ce qu’est un homme éclairé. Aujourd’hui on parle beaucoup d’esprit critique, d’émancipation, d’autonomie du jugement, d’individus éclairés, de démocratie, mais dès qu’il s’agit d’en débattre ou même d’en préciser les contours, on se rend compte que les mots ont leur histoire. Kant se propose en tout cas dans ce court ouvrage d’inviter ses concitoyens à penser par eux-mêmes. « Accéder aux Lumières consiste pour l’homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute. Être mineur, c’est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction d’un autre. […]. Sapere aude ! Ose Savoir. Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières ». Ce texte résonne fort aujourd’hui pour ceux qui interrogent les déterminismes dans l’éducation ainsi que la liberté d’expression, ou le sens du progrès, des révolutions, des réformes. Un éclairage vivifiant pour mieux mettre en perspective notre langage politique commun.

 

  • Sénèque, De la brièveté de la vie

Sénèque est ce qu’on appelle aujourd’hui une personnalité « inspirante », tel est le terme consacré sur les réseaux sociaux pour ceux qui aiment partager de belles citations, de belles phrases…On pourrait presque dire qu’il est… récupéré par les diffuseurs de sagesse en 140 caractères. Un exemple de belle phrase souvent citée : « La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. » Ou alors « Le plus grand obstacle à la vie est l’attente qui espère demain et néglige aujourd’hui. ». On en lit d’autres, alors pourquoi ne pas tenter de lire un de ses livres en entier. La période des vacances qui passent toujours trop vite semble idéale pour aborder « De la brièveté de la vie » qui en moins de 100 pages nous invite à envisager la philosophie comme un art de vivre et non comme une doctrine théorique… En moins de 100 pages, il tente de répondre à ceux qui trouvent que la vie est trop courte… « Il faut toute une vie pour apprendre à vivre, nous écrit-il, et ce qui te paraîtra encore plus surprenant, il faut toute une vie pour apprendre à mourir ». Pour comprendre cette phrase énigmatique qui n’a rien de déprimant, n’hésitez pas à plonger dans ces pages de sérénité, dans ce guide de vertu et de moralité…, qui vous donnera certainement envie de découvrir d’autres ouvrages de cet auteur et d’autres écrits de l’école stoïcienne.


  • Platon, Le Banquet

C’est sans doute un des ouvrages les plus connus et les plus lus de Platon. On le désigne aussi parfois par le titre « Discours sur l’amour ». C’est l’été, les vacances peuvent souvent représenter un moment propice aux retrouvailles entre conjoints ou aux nouvelles rencontres pour ceux qui sont seuls, donc un thème qui pourra peut-être vous séduire ! Tous les convives du banquet sont invités à formuler un discours sur l’amour et ainsi partager et confronter leur conception, qui ressemblent surtout à des hommages, …On y parle des liens supposés entre amour et vertu, des dangers de l’amour, de l’universalité de sa puissance. On y trouve ce passage très célèbre qui, prononcé par Aristophane, célèbre l’amour comme l’unité retrouvée de 2 moitiés. Quant à Socrate, il envisage de définir exactement l’amour… et se fait aider par Diotime, qui nous propose des pages fabuleuses sur le lien de l’amour avec le désir d’immortalité. Evidemment ces propos sont à resituer dans le contexte de l’Antiquité grecque… et même s’ils paraissent parfois datés, ils révèlent le caractère grandiose de cette époque et de l’idéalisme platonicien. Je vous conseille l’édition de poche où le Banquet est suivi d’un autre dialogue, Phèdre, qui traite aussi d’amour…

 

 

Et les podcasts

Tous ces livres ont été présentés à la radio ces derniers vendredis, vous pouvez écouter les podcasts ci-dessous, avec en plus des conseils de lecture concernant les ouvrages de Michel Serres…

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