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Émancipation dans les quartiers dits « sensibles » : créer de nouveaux possibles?


Vendredi, janvier 25th, 2019

Émancipation dans les quartiers dits « sensibles » : créer de nouveaux possibles?

(éditeur photo : shutterstock)

L’émancipation, valeur proclamée de notre temps comme affirmation d’une liberté individuelle et de la capacité de tracer sa propre route, est-elle accessible et désirable pour tous nos concitoyens, notamment ceux qui semblent s’être accommodés d’une forme de déterminisme social, culturel et éducatif dans les quartiers dits « sensibles » des grandes agglomérations ?

Certains travailleurs sociaux et éducatifs affirment en effet avoir l’impression d’être missionnés pour orienter leurs actions d’accompagnement vers des « parcours préfabriqués de compensation », peu propices à encourager l’imaginaire des habitants à dévier du chemin de leurs aînés, à se projeter de l’autre côté du périph, du quartier, de la ville, du pays…  Au lieu d’ouvrir des portes vers l’inconnu, sans doute jugé trop risqué, et donc sans « assurance » de succès obligatoire pour certaines mentalités pour qui l’avenir se calcule et se garantit, au lieu donc d’envisager de transformer ces trajectoires, de prendre le temps de les considérer de manière critique, doit-on se résigner à estimer que l’affranchissement n’est accessible qu’à ceux qui l’ont reçu en héritage d’aïeux mieux préparés ? Que l’émancipation ne peut être que le résultat d’une décision individuelle de celui qui aurait été capable de renverser la table pour quitter son monde et s’affirmer dans un nouvel nvironnement ?…

Sans doute le mot émancipation est moins clair qu’il n’y parait s’il n’est associé qu’à des conceptions méritocratiques et individualistes… Tout aussi ambigu que le mot « autonomie » qui laisse parfois envisager la perspective de création d’un moi autosuffisant… sans considération pour les interdépendances, le contexte et les aléas de l’existence.

Examinons la définition juridique ainsi que l’étymologie…  L’émancipation exprime l’idée d’affranchir ou de s’affranchir d’une tutelle ou d’une dépendance ; elle précise de quoi l’émancipé se libère mais ne désigne pas de direction précise à prendre, tout est ouvert. L’étymologie est d’autant plus intéressante qu’elle évoque le lien entre l’émancipé et le tuteur ; en effet, « manu capere » signifie prendre par la main. L’émancipation serait donc un acte libérateur, le tuteur choisissant, décidant de lâcher la main de l’émancipé…, comme c’était le cas lors de l’affranchissement des esclaves qu’on décidait d’affranchir du droit de la vente… Une décision qui vient du tuteur donc, et non pas de l’émancipé, ce qui signifierait qu’il y aurait un moment propice pour l’émancipation ?

 

A quel moment devient-on autonome ?

Si l’étymologie semble évoquer une décision du tuteur de lâcher la main protectrice de celui qu’elle émancipe, il apparaît qu’on est sans doute loin de cette image dans la plupart des cas au sein de notre société : un tuteur n’est jamais seul dans la transmission de ce qui rendra les futurs émancipés autonomes ou supposés tels, on parle d’ailleurs de minorité jusqu’à 18 ans (en France), et ensuite de l’atteinte de cette majorité qui symboliquement marque la fin de la tutelle… On peut voter à 18 ans, la scolarité n’est plus obligatoire, on exerce des droits à travailler au même titre que tous les actifs (alors que ces mêmes droits sont restreints de 16 à 18 ans)… Mais les acteurs de l’éducation comme les parents sont conscients que cet âge ne traduit pas pour autant une capacité à se lancer dans tous les projets de manière complètement exemptée de toutes contraintes, et donc d’un appui de tuteur (jugé utile par le tuteur….) : contraintes d’ordre financier en premier lieu, ou d’ordre méritocratique lorsqu’une évaluation vient répondre aux prétentions d’embrasser telle ou telle formation, contraintes d’ordre culturel s’il faut vivre sans surveillance d’un tuteur des différents faits et gestes à certaines heures de la journée…  Des réponses compensatoires existent : les bourses d’étude, des formations financées par l’état et accessibles à un public large, des relais de discussion, … mais tout n’ouvre pas la voie à des tournants vraiment autonomes…

L’autonomie est l’obéissance à la loi qu’on s’est soi-même prescrite. Ce n’est donc pas le droit de suivre tous ses penchants, ses aspirations, comme on l’imagine parfois en l’associant au relativisme et au droit de proclamer (voire d’imposer) ses préférences… L’autonomie ne renie en aucun cas les interdépendances et tous les liens qu’on a avec les autres et son environnement, elle les a justement compris, tenant compte que cette compréhension n’est jamais définitive puisque tout est mouvant, en devenir… Se prescrire soi-même des lois auxquelles on va obéir volontairement suppose donc une capacité à penser son environnement et l’action adaptée qu’il convient de commettre, la bonne manière de faire face à chaque situation. C’est aussi l’intuition qui, par compréhension immédiate du contexte, permet de répondre au-delà des prescriptions habituelles, elles-mêmes pas toujours en phase avec l’imprévu….  On est là complètement dans l’esprit des Lumières tel que l’a décrit Kant dans son court ouvrage Qu’est-ce que les Lumières : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son propre entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement, mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir […]. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. »

L’autonomie ainsi décrite correspond donc à la capacité à se servir de son entendement, sans que quiconque nous fasse subir ses propres contraintes. Penser par soi-même est donc le signe de la majorité réelle. Mais cela ne suppose-t-il pas qu’on ait appris à penser par soi-même ? C’est-à-dire qu’on ait développé un esprit critique qui permet à la fois de connaître les règles communes et de pouvoir les considérer avec assez de hauteur pour les faire siennes, se les approprier ou tenter d’envisager de les modifier…

Les déterminismes dont nous parlions plus haut sont-ils des contraintes qui pèsent encore sur certains et les empêche de se servir de leur propre entendement comme s’ils refusaient de lâcher la main ? Ou alors certains ont-ils choisi délibérément de rendre ces déterminismes effectifs parce que conforme à ce que leur propre entendement conclut après délibération ?

 

Sortir de son milieu

Didier Eribon, dans Retour à Reims, nous raconte, en même temps qu’il l’examine de manière critique, son parcours d’affranchissement d’un environnement social qui l’étouffait… Issu d’une famille ouvrière, très pauvre, dans laquelle l’alcool et l’agressivité étaient les références quotidiennes et le destinaient à un métier d’ouvrier comme ses frères, l’auteur a dû violemment rompre avec les siens, ayant compris à l’école qu’il ne pourrait jamais se passer des livres, de la réflexion et de l’envie de transmettre des savoirs… Cependant, la violence de cette rupture tient aussi et surtout à son homosexualité, impensable dans son environnement de proximité. Il est donc parti à Paris faire des études et embrasser une carrière universitaire de philosophe et sociologue, mais cette transition ne s’est pas opérée sans heurts…. A la manière d’Annie Ernaux (manière reprise aussi à sa suite par Edouard Louis et son fameux En finir avec Eddy Bellegueule qui a inspiré le film Marvin ou la belle éducation), il nous montre comment il n’est nulle part chez lui quand il rejette son milieu d’origine et qu’il tente de s’intégrer dans des groupes de jeunes intellectuels passionnés de culture : il parle trop fort, avec des mimiques qui le distinguent des autres, il ne partage pas les références expérimentées par les autres : opéra ou lieux de culture… Il aura aussi besoin de personnes prenant le rôle de « tuteurs » pour se familiariser avec cet environnement qui ne lui tend pas les bras, de même pour les expériences amoureuses ou sensuelles avec des codes inconnus pour lui… Des « mains » se sont tendues pour faciliter le passage à une nouvelle majorité, celle de l’autonomie dans un environnement qu’il s’était choisi. Des mains pour le guider vers des gestes et des paroles qui devaient aussi s’émanciper de tout ce que son éducation avait laissé comme empreintes, comme apparence de choix…. Mais ces mains ne l’ont pas amené à se réconcilier complètement avec son passé… Il est retourné voir sa famille après la mort de son père, avec qui il n’a donc pas pu se réconcilier… Réconciliation qui sert aussi de lien entre ses deux mondes, lien qui est tout sauf évident…

C’est justement cette absence de liens qui met au jour les déterminismes. Changer de code suppose un accompagnement, parce qu’on se retrouve « mineur » dans un environnement qu’on ne peut pas encore penser, puisqu’il révèle simplement les différences … Cela met en relief le poids de la norme : il y a des parcours « normaux » parce qu’il y a des parcours normatifs, majoritaires…  et par conséquent, on instaure ainsi des valeurs sociales, politiques et économiques qui ne pourront révéler leur précarité que lorsqu’une personne adopte une attitude atypique, qui transforme l’habitude et trace la voie à d’autres, instituant ainsi une nouvelle norme et des nouvelles valeurs si l’impulsion est  donnée à d’autres de tenter aussi leur chance, par la confiance attribuée à un/des modèle(s) prenant ainsi le rôle possible de mentor…

 

Quel accompagnement dans des parcours de réelle transition ?

Si Didier Eribon a su choisir ses propres nouveaux tuteurs, qu’en est-il de ceux qui subissent ou semblent choisir des parcours assez classiques au regard de leurs semblables, ne leur permettant pas de s’extraire de leur quartier, ou de leur environnement social, culturel et/ou économique ?

Les réseaux sociaux semblent autant de liens choisis que d’opportunités d’échanges et de découvertes de nouvelles perspectives…. Mais est-ce prouvé ? On ne peut pas nier que de nombreux jeunes (et moins jeunes) voient en certains individus influents sur les différentes plateformes de discussion des mentors, des « sages » qui orienteraient certains parcours et donneraient sens à des vocations non éclairés par quelque verbalisation que ce soit…. C’est d’ailleurs bien là que démarrent certaines formes de radicalisation conduisant par exemple à rejoindre les rangs de l’Etat Islamique. Certains jeunes ayant prêté allégeance à Daesch ou à d’autres groupes ont été attirés par des discours qui semblaient utiliser leurs mots, leur vocabulaire, leurs frustrations, leurs peurs et leur quête de sens… L’impression de trouver des réponses immédiates qui justifiaient leur malaise, mal-être, état tout à fait logique à un âge où l’on est sommé d’avoir une opinion, de faire des choix, de se projeter dans le futur…  Ce n’est pas un effort de réflexion qui leur est proposé, un effort supplémentaire qui s’ajouterait à d’autres efforts, ceux du quotidien : l’école, les envies de posséder tel ou tel objet, les besoins d’évasion, la police, les voisins, … jusqu’à la survie parfois quand même les rations de nourriture semblent déjà supposer quelques sacrifices…

La connexion numérique est loin d’être une connexion sociale ; nombreux sont les penseurs qui dénoncent une forme de tutelle des algorithmes qui influencerait nos comportements, restreindrait nos cercles d’échanges à ceux qui partagent nos points de vue et centres d’intérêts en fonction des interactions dont nous avons laissé la trace sur les réseaux, et qui nous guiderait vers des découvertes et des choix surtout dictés par des calculs prédictifs où notre liberté est très illusoire… Eloi Laurent, dans son livre L’impasse collaborative – Pour une véritable économie de la coopération évoque durant tout un chapitre le développement de la solitude dans nos sociétés (il évoque le ministère britannique de la solitude), les liens de confiance avec les institutions étant rompus mais pour autant pas réellement remplacés par des liens pseudo sociaux de « haute fréquence mais de basse intensité »… On observe une défiance des jeunes vis-à-vis de tout ce qui faisait jusqu’à présent autorité, notamment les professeurs et éducateurs, aussi sûrement parce qu’ils ont entendu des propos en ce sens venant de leurs aînés…

On confond l’émancipation avec le refus de l’autorité… Comme si s’émanciper était un choix personnel et non plus le geste de celui qui avait autorité sur nous. L’étymologie de « autorité » (« augere » : faire croître, grandir, et « auctor » être l’auteur) est pourtant très significative de l’accompagnement à l’émancipation par la protection, le soin et le souci de rendre le « mineur » auteur de ses propres lois, autonome….

Alors comment gagner la confiance de ceux qui ont choisi une émancipation prenant l’aspect du refus d’une autorité qui n’était pourtant pas si malveillante (on parle d’éducation et management « bienveillant », on emploie cet objectif à tort et à travers, en permanence, aujourd’hui, comme si jusqu’à présent, on s’était contenté…. de malveillance ) ? Comment faire accepter une autorité qui, sans doute à cause des déterminismes constatés, semble indigne de confiance. ? Comment faire pour que les lumières de l’entendement, telles que les décrit Kant, ne soit plus le prétexte à dissocier ceux qui ont un plus riche vocabulaire et savent s’insérer mieux que les autres parce qu’ils savent « raisonner » comme eux, et ceux qui, baignés dans un contexte davantage centré sur le ressentiment, est incapable de créer de nouvelles valeurs ? Comment rendre capacitaire (au sens d’Amartya Sen) une population à qui on a parlé d’égalité sans avoir ouvert la perspective de se projeter « hors les murs » ?

 

Réapprendre à coopérer pour envisager d’autres trajectoires ?

Si les mentors du web savent attirer ces jeunes et revêtir les costumes de la référence ou du modèle inspirant, c’est qu’ils ont su entendre les attentes et utiliser le vocabulaire attendu. Ils ont ainsi donné confiance, mais ils risquent de continuer à inciter à tourner en rond sans sortir des préjugés et présupposés. Surtout si dans l’entourage de proximité ne se présente aucun autre mentor ayant tenté de sortir des déterminismes et d’encourager d’autres « voisins » à faire de même

Faire un pas vers eux, en utilisant leurs codes est sans doute un premier effort. A travers différents projets de centres socioculturels et de médiathèques en France, on a su attirer un nouveau public vers l’esprit critique en créant du débat sur des thématiques qui l’intéresse, des ateliers de sensibilisation au traitement des infos et des infox, …  On a commencé par faire parler ces jeunes, on a favorisé chez les éducateurs ou médiateurs une capacité à tout entendre, pour envisager de comprendre (cum-prehendere, « saisir »….. évocation de cette fameuse «main » du tuteur qui va émanciper) leurs codes, leur manière de construire leurs repères et références, leurs frustrations, leurs peines, désespoirs, et leurs idéaux…. On pourrait ensuite organiser une forme de coopération, de création commune de réalisations, au regard de leurs préoccupations en gagnant leurs confiance par la co-participation et l’encouragement à ces projets, sans la pression du résultat, mais simplement en envisageant la contribution par cette œuvre commune à laisser des traces dans un monde déjà-là, créant ainsi de nouveaux possibles… Des exemples de réalisation de vidéos, d’expositions, de voyage découverte, etc… existent.  On peut se référer au très beau film Les Héritiers de Marie-Castille Mention Schaar, ou aux documentaires Enseignez à vivre d’Edgar Morin et Abraham Ségal, A Voix haute de Stéphane de Freitas et Ladj Ly

Coopérer, c’est étymologiquement « créer ensemble avec ses mains »…. Une autre manière de redonner une « main » protectrice qui régule le travail commun. Qui va aussi associer les familles et l’entourage pour lui donner confiance aussi…

 

Nelly Margotton
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