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Peut-on vraiment donner du sens au travail?


Mercredi, janvier 9th, 2019

Peut-on vraiment donner du sens au travail?

Donner du sens au travail, voici une nouvelle mission que l’on donne aux responsables RH, et c’est sur l’idée de cette « mission » que nous devons nous interroger, dans le sens où, si elle est présentée comme telle, c’est qu’on envisage d’évaluer la pertinence et l’efficacité de sa mise en œuvre… ; et qu’elle fait donc l’objet d’une description opérationnelle assez claire et de compétences définies pour y parvenir… Mais est-ce le cas ? Certains me répondront que des actions liées à la promotion de la QVT (« qualité de vie au travail »), à la mise en place de travail collaboratif, à un renforcement des actions de communication interne, etc, ont vocation à donner du sens… En êtes-vous vraiment sûrs ?

A QUOI doit-on donner du sens ? Si c’est bien « au travail », pourquoi les réponses concernent-elles les conditions de travail et non pas son contenu ?

A QUI doit-on donner du sens ? Si c’est bien au salarié, c’est pour répondre à une attente, un besoin, cette fameuse « quête » de sens dont on parle partout, puisqu’elle concerne autant l’entreprise que par exemple les réformes quand il s’agit de politique, les apprentissages quand il s’agit d’enseignement, … Mais nous sommes-nous réellement interrogés sur cette quête de sens, et notamment sur ce qu’elle peut signifier en entreprise ? Car si l’on considère que donner du sens est une mission comme une autre, avec un résultat à obtenir, résultat qui, ne le cachons pas, consiste à obtenir l’engagement des salariés, est-on sûr de répondre réellement à la demande ?

Les acteurs RH souffrant déjà d’une image peu reluisante la plupart du temps alors que leurs responsabilités aujourd’hui sont immenses, ils ont tout intérêt à se poser cette question pour qu’elle ne devienne pas une injonction… parmi d’autres, mal comprise et par conséquent, entraînant des réponses décevantes.

 

Que signifie cette quête de sens ?

Abordée ainsi, la question revêt un aspect spirituel…. Et appelle donc des réponses qui le sont tout autant ou au moins un peu ! Les religions tentent d’y répondre depuis toujours, depuis les cosmogonies antiques jusqu’aux religions monothéistes actuelles et toutes les formes de spiritualité existantes. La philosophie, par ses questionnements et ses interrogations, sa volonté de définir (et quand on définit, on donne le sens….), son intérêt pour la finalité des actions (une finalité est aussi un sens, une forme d’orientation avec une dimension éthique, le pour-quoi…) , est plus que jamais sollicitée pour accompagner tous les chercheurs de sens…. C’est sûrement pourquoi on voit des philosophes partout, sur tous les médias, la philosophie devient une espèce de mode qui l’expose à tous les dangers, notamment celui de devenir un produit de consommation comme un autre, revêtant quelques déguisements d’un marché de la sagesse qui n’est pas toujours si innocent. La philosophie accompagne nos interrogations, prenez garde à ceux qui veulent que vous y trouviez LES réponses en lecture rapide d’idées choisies et non replacées en leur contexte, à ceux qui cherchent à renforcer des certitudes ou à en créer de nouvelles…. Elle questionne, elle est tout sauf un confort, elle est un chemin toujours incertain, qui interroge sans cesse les présupposés de ses propos, et les confronte aussi à d’autres voies…. et d’autres voix.

L’Homme a besoin de sens parce que vivre n’est pas si simple… Au-delà des expériences douloureuses auxquelles il peut être confronté parfois, la question de sa finitude est évidemment difficile à appréhender, ainsi que toutes les décisions à prendre, les choix à effectuer, face à l’incertitude des résultats dans une société qui pourtant, en demande, des résultats !

Donc au travail, comment se manifeste cette quête de sens ? Et ne concerne-t-elle que ceux qui sont « au travail » ou aussi ceux qui aimeraient en trouver un ? Cette question n’apparaît-elle pas justement à une époque où notre travail est une des dimensions essentielles de notre existence, et presqu’une manière de nous définir : en effet, quand on fait connaissance avec une nouvelle personne, on commence souvent par dire quel est notre métier…. Et en plus, on est presque sommé de dire à quel point on est bien dans nos fonctions, quitte à exagérer un peu. On apprend même à réciter son « pitch » pour valoriser son parcours… Parfois, lorsque l’on n’est pas satisfait par l’image que donne son poste, on explique que c’est transitoire… Quand on n’a pas de travail (au sens « emploi »….), on n’ose même plus sortir parfois, de peur de devoir rencontrer de nouvelles personnes qui vont nous questionner sur le sujet et à qui on aura honte de dire qu’on est en « transition »…

 

Donc le sens au travail peut au moins partiellement s’apparenter à cette envie de « réalisation de soi »…. Source elle-même de malentendu profond. Car que signifie « se réaliser » ?  Le soi est-il un objectif à découvrir et dont on doit rassembler les morceaux une fois qu’on a trouvé le modèle du puzzle ? C’est ce que pourrait laisser supposer un recours massif aux outils du « développement personnel » qui à l’aide de préceptes, de solutions, recettes et exercices, veulent nous convaincre que nous trouverons notre vocation et que nous l’atteindrons… reniant ainsi notre finitude, toute la dimension invisible de ce que chacun est, et des influences et interdépendances qui le constituent… Et il semblerait par ailleurs que cette quête de sens ne soit pas rassasiée par ces pratiques, puisque ceux qui commencent à « utiliser » ces outils continuent de souhaiter en découvrir d’autres et se procurent encore et encore de nouveaux ouvrages, écoutent de nouveaux « influenceurs », … Dans son ouvrage, Deviens ce que tu es, pour une vie philosophique, Dorian Astor, s’inspirant de Nietzsche, entre autres, nous rappelle que « devenir ce que l’on est suppose que l’on ne pressente pas le moins du monde ce que l’on est », devenir, ce n’est pas chercher à réaliser une idée de ce que l’on est mais plutôt … résoudre des problèmes. Ainsi, on n’a pas à se focaliser sur un but, sur le résultat d’un soi qui réussit, mais on peut aussi se laisser surprendre et emprunter des chemins imprévus…

 

La quête de sens est avant tout une soif de comprendre, (de « com-prendre ») qui selon le dictionnaire étymologique est « composé de cum « avec » et prehendere « prendre, saisir » littéralement « saisir ensemble, embrasser quelque chose, entourer quelque chose » d’où « saisir par l’intelligence, embrasser par la pensée ». » Notre quête de sens se caractérise ainsi par un besoin de saisir l’infini, de l’embrasser comme un fini…

Comprendre qui on est, pourquoi telle ou telle chose « nous » arrive ou pour quoi il faut agir de telle ou telle manière…. Toutes nos actions, celles des autres et de notre environnement produisent du sens… : tout cela nous touche, directement ou indirectement, accroissant le sentiment d’incertitude, l’étonnement, voire la lassitude, la souffrance, ou le plaisir, etc… Ce qui est difficile, c’est de comprendre le lien entre toutes ces actions et tous ces événements, sa propre place, etc… Comprendre ce qui s’est passé, c’est donner une signification à ce qui s’est passé, donner du sens, mais a posteriori… (L’actualité d’aujourd’hui, notamment celle du mouvement des gilets jaunes nous montre bien ce besoin de comprendre, et nul ne sait exactement comment tout cela a commencé ni où cela va amener…). Au travail, chaque stratégie repose aussi sur un pari, qui même servi par la prospective, les bilans prévisionnels, les analyses de tendance, etc…, ne donne aucune garantie d’aboutir à ce qui était prévu, et d’ailleurs, rien ne se passe jamais comme prévu… Le sens vient après, la compréhension des décisions, des choix, des événements et enchevêtrements d’évènements, influencés par des paramètres internes et externes, tous ces liens ne sont clarifiés qu’une fois qu’ils ont été com-pris…  C’est pour cette raison que nous devons aussi nous intéresser à l’histoire…, c’est elle qui donne du sens en interprétant ce qui s’est passé.

C’est aussi pour cette raison qu’il est si fondamental de travailler sur la culture de son entreprise…  La culture d’entreprise correspond selon B. Thévenet à « un ensemble de références partagées dans l’organisation, construites tout au long de son histoire, en réponse aux problèmes rencontrés par l’entreprise » Elle manifeste sa réalité à travers les pratiques de l’entreprise en matière de développement, de recrutement, de gestion des carrières, de comportements, de conduites relationnelles, de management, de prise de décisions, de gestion des conflits, …. Certaines pratiques sont propres au fonctionnement de telle entreprise, ce qui signifie qu’on ne les retrouve pas dans d’autres structures. Au quotidien et après une forte expérience, on ne s’en rend plus compte et on ne questionne pas ce qui semble évident. La culture détermine le champ des possibles, ce qui est bon ou pas pour notre entreprise, elle permet de lier le collectif, et de mieux comprendre pourquoi certains changements sont plus difficiles à manager que d’autres… Rien de mieux pour comprendre sa culture que de faire appel ponctuellement à un regard neuf ou extérieur… en proposant par exemple des rapports d’étonnement aux nouveaux…

 

Mais est-ce que donner du sens à ce qui s’est passé est suffisant ?

Comprendre après-coup est une chose. Mais pour mobiliser un collectif sur un projet, on va avoir besoin qu’il comprenne « avant-coup », que le sens apparaisse donc en amont et suscite compréhension, engagement …. Et motivation.

C’est là sans doute qu’une dimension très oubliée en entreprise peut être tout à fait pertinente : la dimension psychophysiologique, celle qui relie les 5 sens (et le ressenti)… au réel… La rationalité est souvent à la base des prédictions et des choix stratégiques, elle se fonde sur des indicateurs jugés fiables. Mais ce qui va pousser vers l’innovation ou la création d’opportunités sur le marché, ce n’est pas cette pure rationalité, c’est aussi l’intuition… qui traduit une connaissance immédiate, une « sympathie » avec le réel… et comme un contact, issu de la perception qu’on en a déjà eue… C’est ce qu’exprime Bergson, un des grands penseurs de l’intuition : il nous invite à saisir la réalité dans sa durée, dans son mouvement dans le temps qui va pouvoir se mettre au service de « ce qu’il faut faire »…. Prenons l’exemple d’un sportif qui frappe dans le ballon ou dans la balle et marque le point…. N’y a-t-il pas de l’intuition dans la compréhension de la réalité du jeu qu’il pratique avec ses coéquipiers ou ses adversaires, un lien sensible avec la situation ? Alors comment développer l’intuition en entreprise pour que vos salariés soient aussi en capacité de « saisir » globalement ce qu’il faut faire, au-delà des explications à donner ?…. On parle bien d’ailleurs du «sens de la répartie », du « sens des affaires », etc…

La dimension prescriptive n’embrasse pas la totalité des dimensions de la compétence, les fiches de postes et les référentiels sont des repères pour l’intégration et la formation, ainsi que pour la gestion, mais la liberté humaine s’exprime avant tout dans l’appréhension rapide de ce qu’il faut faire en fonction de notre métier et de ses besoins. Le travailleur doit réagir face à une situation inédite, un dysfonctionnement, une panne, une absence, des relations défaillantes, conflits, etc…. Il va selon les situations apporter une réponse technique pour faire face à la problématique rencontrée, ou devoir répondre avec courage à un dilemme, un danger, une remise en cause quelconque, un événement qui pourrait faire chavirer un projet, la pérennité d’un service, d’une entreprise, des comportements inappropriés, etc…. Certaines situations de travail nous conduisent à nous « individuer », c’est-à-dire que le moi devient sujet, il « fait lien » avec le contexte, il s’engage et se responsabilise, et devient « irremplaçable »…. selon les termes de Cynthia Fleury dans son ouvrage éponyme. Donner du sens au travail pourrait donc dans ce contexte signifier : encourager l’individu à s’émanciper des prescriptions pour toujours considérer son environnement direct (et même indirect) afin de choisir la réponse appropriée, le geste le plus adapté, … C’est aussi une manière de développer la curiosité et la compréhension (encore !) de son environnement…, opportunité d’encourager le développement de la curiosité, l’exploration ce qui nous entoure…

Au-delà de cet engagement dans l’instant, l’intuition se met aussi au service de l’engagement à long terme. Et on pourrait faire appel aussi à l’intuition concernant les projets d’entreprise en développant le dialogue autour des idées : soit on travaille en «mode coopératif» et les idées naissent du travail collectif et de la sollicitation des acteurs, en les projetant ensemble sur une vision partagée à créer (que voulons-nous pour demain) ; soit on travaille en « mode collaboratif » et on présente les projets aux salariés en sollicitant par des questionnements leur intuition sur « pourquoi ça peut marcher »…. On pourra ainsi confronter les différents rapports à la réalité des projets qu’éprouvent nos équipes, susciter leur intérêt et une meilleure compréhension (l’intuition permettant de développer cette compréhension -« saisir avec » – d’une manière plus globale »…), et pourquoi pas d’identifier des risques ou des « non-sens » non perçus qui pourraient ainsi être révélés et permettre de modifier la trajectoire…

La place du corps est à réinventer… Et peut-être que certaines initiatives qui encouragent la pratique d’exercices physiques en entreprise, telles que la danse ou le yoga, ne sont pas complètement étrangères à cette quête de retour aux sens et à l’intuition. A interroger….

 

Donner la direction : une opportunité d’envisager la finalité de nos actions…

Un des écueils rencontrés régulièrement dans la fonction RH est cette confusion entre expliquer et clarifier…

Donner du sens signifie aussi « donner une direction, une orientation » en entreprise…. Mais pour autant, est-ce simplement présenter une trajectoire et ses étapes ? Pour simplement se contenter de bien faire son travail ?  Hannah Arendt recommande de « donner au travail une finalité plus digne », Condition de l’homme moderne (1958). Pour elle le travail est avant tout « un effort nécessaire de notre corps à la survie ». Elle le distingue de l’œuvre, qui désigne « le fruit de nos mains, qui permet de peupler le monde d’objets fabriqués ». Hannah Arendt valorise de manière plus essentielle l’action, qui se distingue du travail dans le sens où elle ne répond pas à une fonction utilitariste (gagne-pain), et en plus « elle ne produit aucun objet ». L’action modifie notre relation à autrui, au monde, et elle nous socialise, nous rend « animal politique » au sens aristotélicien, elle nous permet de nous individuer si nous voulons utiliser le vocabulaire actuel de la philosophie.

« C’est par le verbe et l’acte que nous nous insérons dans le monde humain, et cette insertion est comme une seconde naissance », affirme Arendt.  Donner du sens au travail ici pourrait revenir à « humaniser » le travail, donc à lui donner une finalité à portée éthique, à savoir l’opportunité d’inscrire dans ses actions, missions, travaux, une responsabilité qui dépasse le cadre juridique et fonctionnel du poste de travail. Les interrogations actuelles sur la RSE (Responsabilité Sociale/Sociétale et Environnementale) de l’entreprise ont aussi pour objet d’apporter ce sens, d’où l’intérêt de travailler sur la réalité des intentions de telles démarches et de les partager, et pourquoi pas d’associer les acteurs (salariés) qui pourraient en avoir besoin pour accomplir cette « humanisation » du travail. Si l’engagement associatif ou dans des projets alternatifs (éducation, climat, alimentation, …) est en plein essor, c’est aussi sans doute pour réagir au besoin de ne pas rester un « animal laborieux » mais pour répondre à la nécessité vitale d’agir…

Tous les salariés n’éprouvent pas nécessairement ce besoin de finalité, ou en tout cas ne l’expriment pas… Pour autant, dans une époque où le travail se transforme et évolue vers une généralisation de l’automatisation de nombreuses tâches, il est à réinventer…Une piste pour que l’intelligence humaine parvienne à coopérer avec l’intelligence artificielle ? (coopérer qui a pour racine latine… « operari » qui signifie « créer avec ses mains »…, nouvelle sollicitation de nos « sens »…)

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Quelques conseils de lecture en lien avec mes propos :

-          Hannah Arendt, Condition de l’Homme Moderne

-          Cynthia Fleury, Irremplaçables

-          Lars Svendsen, Le Travail, gagner sa vie, à quel prix ?

-          Dorian Astor, Deviens ce que tu es, pour une vie philosophique

-          Matthew B. Crawford, L’Eloge du carburateur

-          Mathias Roux, La Dictature de l’Ego, pour en finir avec le narcissisme de masse

-          Bergson, La Pensée et le Mouvant

-          Eloi Laurent, L’impasse collaborative, pour une véritable économie de la coopération

 

Nelly Margotton

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