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La parentalité : notion énigmatique


Jeudi, décembre 6th, 2018

La parentalité, une énigme

 

(initialement publié le 14 novembre sur mon autre blog « Prendre ses mots en patience » : ici

La question de la fonction parentale, qui est régulièrement pointée du doigt pour expliquer des faits de délinquance d’adolescents ou une prétendue baisse des capacités intellectuelles de « nos jeunes », est rarement interrogée en tant que concept… Les propos sont plutôt souvent moralisateurs à son égard. Et pourtant, le besoin de mieux l’appréhender existe, et remet en cause son apparente évidence…On peut par exemple constater qu’on explore la parentalité de plus en plus régulièrement dans l’art, et notamment la littérature (dans les autofictions surtout, qui retracent des parcours d’un ou plusieurs parents et des relations complexes nouées avec eux comme chez E. Fottorino, P Bruckner, A. Ernaux, S. Chalandon …), dans le cinéma sous différents prétextes, de manière comique par exemple (avec l’Amour flou) ou plus dramatique (avec Capharnaüm), ou dans des sketchs d’humoristes (comme dans le célèbre  « Les Mamans calmes » de Florence Foresti) ; à chaque fois est mise en évidence la difficulté à exercer ce rôle de parent, qui finalement malgré les générations qui se succèdent et expérimentent cette fonction, et malgré les différentes formes de structures de soutien à la parentalité et autres ateliers de coaching, reste une aventure où l’exploration et l’erreur sont quotidiennes… Il est par ailleurs souvent amusant de constater à quel point on perd ses principes et toutes ses conceptions de « sachant » dès qu’on a soi-même des enfants : on devient soudain beaucoup plus indulgent et compatissant face à nos alter-egos dépassés par la fougue de leur progéniture ! L’évidence confrontée à l’expérience nous indique déjà le chemin à emprunter pour interroger la notion « fonction parentale »

La parentalité, un mot récent

Prenons l’exemple du film franco-libanais Capharnaüm, réalisé par Nadine Labaki, qui, au-delà des tribulations d’un enfant et d’un bébé tentant de survivre dans un environnement misérable et hostile, interroge aussi la question de la parentalité et des contextes sociaux et culturels plus ou moins facilitateurs dans lesquels elle se déploie. Le film s’ouvre sur un procès, le juge demande à Zaïn, petit garçon de 12 ans, s’il sait pourquoi il est là. Il répond « Je veux attaquer mes parents en justice […] pour m’avoir mis au monde ». Si l’expression « m’avoir mis au monde » renvoie à la filiation, la « parenté », l’idée sous-entendue est « pourquoi m’avoir mis au monde si c’est pour me léguer une telle vie indigne »… Une allusion à la dette des parents envers les enfants, dette qui provient d’un choix de faire des enfants et de « donner la vie », une vie qui n’est pas qu’une affaire de conception et d’accouchement, mais un chemin à tracer dans un contexte plus ou moins favorable à l’accomplissement de ses aspirations (Zaïn rêve d’aller à l’école, mais il doit travailler pour participer au paiement du loyer…). Et cette dette exprime cette idée récente que l’enfant est devenu juridiquement un sujet, sujet de droits (au nom de « l’intérêt supérieur » de l’enfant), des droits à vocation universelle, exprimés à l’intérieur de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (du 20/11/1989). Droits récents qui transforment la parenté (qui désigne la filiation) en parentalité (qui ne dépend pas nécessairement de la filiation directe), mot apparu en France fin des années 60, et qui renvoie à la formulation « autorité parentale » désignant « l’ensemble des droits et obligations des parents vis-à-vis de la personne de l’enfant et de ses biens ».  Enfants et parents possèdent donc des droits, et l’idée de dette parentale s’exprime à travers les obligations…, et c’est justement ce que font les parents de ces obligations et de ces droits qui désigne l’idée de « fonction parentale ».   Revenons au film Capharnaüm. Un autre moment précis retient l’attention : celui où la maman de Zaïn, dans ce même procès, se retourne vers l’avocate de l’enfant et lui déclare : « comment pouvez-vous vous permettre de me juger ? ». La fonction parentale comporterait donc sa part d’invisible : on dénonce souvent facilement tout ce qui « dysfonctionne » dans ce domaine, et pourtant, le contexte, la culture, les aspects économiques, sociaux, institutionnels, …, influencent cette transmission. Et si l’on interroge justement la « fonction parentale », on doit s’intéresser au mot « fonction » qui renvoie dans sa définition aux idées de rôle, d’activités, de missions, qui concourent à un résultat… (et qui permet de dire « ça fonctionne » sous peine de maintenance curative…. et même préventive). Qui dit « résultat » dit « performance » et donc… « compétences ». Cette idée de parentalité ou de fonction parentale « s’apparenterait » donc à un « processus » … ce qui n’est pas neutre. Un processus désigne une succession coordonnée d’activités, au service de clients ou utilisateurs…, afin d’atteindre des objectifs préétablis, avec des modèles standards…. Le processus est une modélisation des activités souhaitées, de ce qu’il faut faire, au nom d’intérêts externes, avec des remises en cause possibles en fonction des influences de l’environnement, qu’elles soient d’ordre technologique, social, sociétal, démographique, … Si la fonction parentale est une modélisation d’activités attendues pour répondre à l’intérêt de l’enfant, qui fixe les objectifs et les critères de performance ? L’idée du « bon parent » est-elle si réaliste ? Comment les facteurs d’évolution externes influençant cette fonction sont-ils pris en compte ? Et qu’est-ce qu’une modélisation nous dit de la réalité de la responsabilité parentale ? Nombreuses questions qui nous invitent à bien prendre de la hauteur sur la question finalement énigmatique de la fonction parentale.

La fonction parentale, un modèle pas si clair

Si la fonction parentale a pour vocation d’influencer les pratiques, les rôles et les missions des parents, il semble pour autant que le mode d’emploi n’existe pas clairement. Ce mode d’emploi est attendu par de nombreux parents, et ceci dès la naissance… au service d’une relation qui se crée avec un bébé, dont le besoin d’amour et de soin est absolument sans limite, besoin qui met déjà l’adulte face à ses propres limites : il s’agit de répondre à ces besoins illimités de nourrissons, qui n’ont rien d’exclusif pour ses parents au regard des sollicitations quotidiennes…. Le parent doit en effet répondre aussi à d’autres attentes, surtout s’il a repris son activité professionnelle. Des structures d’accompagnement social et des cabinets privés de coaching parental existent et tentent de répondre à leur manière à cette recherche de mode d’emploi pour des parents qui tiennent plus que tout à rendre « heureux leurs enfants », à les protéger, les rendre acteurs de leurs apprentissages, ….  Ces parents sont nourris de thèses héritées de concepts issus de la tradition de ce qu’on peut appeler les sciences psychologiques, pas toujours suffisamment comprises, et qui les enjoignent à faire du mieux possible pour éviter tout traumatisme futur et toute souffrance…, ce qui traduit une conception de la vie qui est déjà un parti pris…, notamment présent dans nos sociétés individualistes et hédonistes qui privilégient le plaisir et le moment présent, au service d’un bonheur supposé (pour aller vite, veuillez pardonner svp cette rapide caricature…). Et le but de ce travail d’entraînement à être un meilleur parent laisse entendre qu’il y aurait des compétences à développer, toujours en lien avec le résultat attendu de ce que je présentais plus haut comme une fonction parentale assimilée à un processus ou un modèle… Quelles sont ces compétences de parent ? Pour y répondre, il est plus facile de partir des défaillances observées, ou en tout cas de ce qui semble, aux yeux de l’observateur, comme non conforme au modèle souhaité de parents. On va relever chez certains parents des propos nocifs à l’estime de soi des enfants, de l’agressivité, de l’impatience, du laisser-aller, … , et tout cela va gêner l’entourage ou l’accompagnant qui porte un regard sévère sur l’impact de tels comportements et va tenter d’influencer des réponses dites « bienveillantes » (la bienveillance étant un mot lui-même passe-partout et rarement interrogé…), ce qui fait référence à plus d’écoute, plus de recul, plus de pédagogie… Les observateurs seront aussi attentifs à la question des valeurs transmises, au respect des institutions et des symboles, aux relations avec les aînés, à autrui, au développement des connaissances et à la transmission de l’envie d’apprendre, … Pour autant, les critères d’évaluation ne sont pas tous les même selon les observateurs. Comme le rappelle le sociologue et philosophe Saül Karsz (spécialisé notamment dans les réflexions sur les questions du travail social et de la parentalité), dans son article « Soutien à la fonction parentale : l’impossible neutralité », revue Spirale n°29, les catégories d’évaluation et de soutien à la fonction parentale «sont supposées indiquer comment la parentalité n’est pas encore réalisée, elles témoignent des réalisations imparfaites ou incomplètes de la parentalité, la distance qui reste à parcourir pour enfin accéder à un modèle de parentalité plus présupposé que dit, plus sous-entendu qu’argumenté. Ces catégories disent peu sur les gens réels, et disent beaucoup sur ce que les gens devraient être s’ils n’étaient pas ce qu’ils sont ». Ainsi est bien mise en évidence le caractère moralisateur de ces catégories. Il nous explique aussi que les parents sont des « transmetteurs plus ou moins avisés, dociles ou questionnants » des modèles et valeurs qu’ils transmettent, nos enfants étant ce qu’il nomme dans un autre article « des organismes culturellement modifiés »… Ainsi, notre regard français porté sur les défaillances parentales du petit Zaïn dans Capharnaüm, – qui pourrait réprouver moralement l’interdiction d’aller à l’école, l’obligation de travailler, l’environnement insalubre d’existence, la vente de la sœur au voisin…. (et certainement aussi pour des raisons d’empathie liée à la souffrance observée chez ces enfants), – ne doit pas s’affranchir du contexte social et politique dans lequel évolue cette famille, dans un Liban fragilisé par un passé dramatique, un gouvernement instable, et l’accueil de populations réfugiées totalement démunies venant de Syrie (et succédant à d’autres populations exilées en provenance d’Irak et de Palestine principalement…) qui accroît l’effectif de la population en situation d’extrême pauvreté devant se partager des aides locales et internationales qui peinent à prouver leur efficacité. La parentalité est loin d’être toute-puissante dans l’éducation des enfants, on peut même dire finalement qu’elle ne dépend pas que des parents…. C’est aussi ce qu’évoque Saül Karsz dans le même article : « la question de la parentalité est importante car elle fonctionne à la fois comme porte-parole et comme voile, simultanément support et écran de problèmes individuels et collectifs largement plus complexes. Faute de pouvoir et/ou de vouloir affronter ces problèmes, on confie à la parentalité la tâche immense de tout corriger, tout réparer, tout restaurer, y compris le lien social. ». L’exemple du film Capharnaüm est sans doute extrême, mais peut aussi permettre de braquer le projecteur sur le regard qu’on porte sur nos critères d’évaluation de la parentalité, fortement influencés par notre éducation, notre culture et notre environnement social, pas nécessairement partagés par toutes les familles de manière identique…. Cela pour éviter de simplifier le discours sur la question du « bon parent » : la moralisation étant infantilisante et souvent repoussante, il n’est pas anodin d’envisager de la considérer de manière plus ouverte et comme une question éminemment politique…. : comment accompagner les parents dans toutes les questions éducatives, dans un contexte légal bien entendu, mais aussi sans considérer que les explications aux carences parentales soient à chercher dans des directions trop univoques. Le courant de la parentalité positive par exemple, qui sous forme privatisée, tend à apporter des réponses comportementales à des difficultés abordées presque exclusivement sous l’angle psychologique, ne saurait être un modèle pertinent. Une démarche systémique serait nettement plus responsabilisante pour déterminer rôles et missions des acteurs selon les contextes, sans moralisation, mais tenant compte de l’aspect relatif de la parentalité face aux valeurs elles-mêmes vivantes et évolutives de l’environnement direct et indirect des familles.

Pourquoi devient-on parent ?

Si la fonction parentale désigne davantage une modélisation qu’une réalité concrète, une injonction au résultat, qu’est-ce qui nous pousse à « faire des enfants » ? Car en effet aujourd’hui et particulièrement dans nos pays dits « occidentaux », on « n’a » plus des enfants mais on FAIT des enfants. L’avènement de la contraception, de l’avortement, l’adoption, la PMA et tous les accompagnements médicaux et/ou légaux, avec ou sans filiation (et donc « parenté »), toutes les configurations familiales (recomposées après divorce ou séparation), nous rappellent clairement le rôle de la liberté dans l’acte de devenir parent. Un acte sans doute pas si libre si l’on en croit Elisabeth Badinter (Philosophie Magazine, 27 février 2009) qui envisage 3 raisons de faire des enfants, pas toutes conscientes, notamment la pression familiale (les parents veulent devenir grands-parents, valoriser l’idée de transmission… et cela plusieurs fois car ils réclament souvent rapidement le deuxième après la naissance du premier°

comme si on « devait bien cela » à nos parents…. E. Badinter nous explique aussi qu’on veut des enfants pour répondre à l’idée qu’on se fait de l’atteinte du bonheur et de l’amour. Et enfin, elle rappelle le sens du « fantasme éducatif » qui consiste à faire croire aux futurs parents qu’ils « ne feront pas les mêmes erreurs que celles de [leurs] prédécesseurs », qu’ils arriveront « à élever des enfants qui seront heureux, intelligents et épanouis », occultant sans nul doute la « réalité de la famille » remplie de « conflits, chagrins, frustrations, névroses » … On pourrait ajouter les facteurs sociaux (incitations politiques, lieux d’accueils des enfants), et même peut-être un lointain instinct de préservation de l’espèce… Selon elle, faire un enfant, ce n’est pas qu’une liberté mais finalement aussi un conformisme, lui faisant même déclarer que « les seuls dont on soit sûr qu’ils font un choix délibéré sont ceux qui n’en ont pas », du moins en règle générale.

Ainsi, on voit que le choix de devenir parent revêt une forme de conformisme, et, comme nous l’avons dit plus haut, la fonction parentale abordée comme processus est également une forme de formatage ou en tout cas de tentative d’adéquation à un modèle prescripteur (et pourtant flou !)… N’y a-t-il pas là une forte contradiction avec tous les idéaux de la pensée de l’éducation ?

L’éducation s’occupe moins de ce que les parents devraient être que de ce que les enfants peuvent devenir, ce qu’on appelle leur émancipation, leur autonomie, ou pour faire court : leur capacité à vivre sous leur propre responsabilité et non plus celle de leurs parents. Les débats sont d’ailleurs vifs entre l’idée de les accompagner dans le monde d’aujourd’hui ou de préférer l’autre option, les préparer au monde de demain, inconnu et pourtant déjà-là « en puissance », en déploiement. Il est tellement difficile de comprendre son environnement tel qu’il est aujourd’hui, alors comment se projeter dans celui de demain ? C’est un défi pour nos gouvernants, pour tous les décideurs du monde économique, de regarder le présent à partir du futur comme les y enjoignent les prospectivistes…Alors que peuvent les parents, moins outillés et disposant de peu de ressources de veille pour appréhender le monde de demain et éclairer quelque peu le chemin de leur progéniture ?  C’est un des grands questionnements de Bernard Stiegler face au développement de l’intelligence artificielle et de la culture numérique, qui sont en train de structurer le futur et qui font courir le risque d’une automatisation généralisée de nos fonctions mentales par les algorithmes. Le risque est grand de perdre nos savoirs si la machine en face dispose de toutes les facultés et peut répondre en temps réel à de multiples questions….On nous parle d’élèves et d’étudiants plagiant sans vergogne des pages entières trouvées sur le web pour « remplir » les travaux qu’ils doivent rendre à leurs professeurs…. On assiste à la prolifération de « fake news » où l’information est consommée sans être interrogée dans ses ressources, sa légitimité et sa pertinence….On reste impuissant face à l’endoctrinement et à la radicalisation de jeunes qui trouvent dans les propositions intégristes des consolations à leurs chagrins et frustrations et des promesses d’un vent nouveau portant des déguisements de justice… Et inversement, d’autres personnes choisissent d’augmenter leur autonomie grâce à la machine, en produisant des savoirs et de la réflexion, en prenant leur part, en « s’individuant » c’est-à-dire en se singularisant par leur contribution à ce monde numérique englobant…. Le choix est posé : se conformer à des modèles ou s’individuer ?

Si vous préférez l’individuation, ou ce qu’on nomme communément l’émancipation, le « devenir sujet », plutôt que le formatage, encore faut-il envisager comment y préparer les jeunes. Kant (et Nietzsche après lui de manière un peu différente), nous invite à prendre au sérieux la question de la discipline, mot devenu tabou parce qu’on le confond avec autoritarisme. La discipline exprime l’autorité éducative, qu’elle soit parentale ou externe, elle s’adresse au corps autant qu’à l’esprit, et elle permet à la personne qu’on éduque de découvrir son humanité, d’éliminer toute trace de sauvagerie, d’exclure un mode d’existence sans contrainte, ni loi, ni limite, obéissant aux instincts animaux présents en chacun. « La discipline change l’animalité en humanité. Un animal est déjà tout par son instinct ; une raison extérieure a, sans attendre, tout arrangé pour lui. L’homme, quant à lui, a besoin de sa propre raison. Dépourvu d’instinct, il doit façonner à son usage le plan de sa conduite. Mais parce qu’il n’est pas à même de réaliser d’emblée cette tâche et que, tout au contraire, il naît à l’état brut, d’autres doivent y pourvoir à sa place. » (Emmanuel Kant, Propos de pédagogie, Introduction). Obéir aux lois des hommes afin ensuite par l’instruction, de comprendre ces mêmes lois et pourquoi pas de les interroger et les remettre en question…

On peut aussi passer par l’étymologie de « autorité », qui renvoie au verbe latin « augere » (=augmenter) et  suggère que le rôle éducatif du parent ou d’un autre acteur consiste  à aider l’enfant à grandir et faire croître et donc « augmenter » ses capacités, ses facultés. En même temps, on repère aussi la racine latine « auctor » (=auteur), qui pourrait évoquer cette idée d’individuation, dans le sens où l’autorité permettrait à l’enfant de devenir auteur de sa vie, créateur, comme l’y invite Bernard Stiegler en l’exhortant à contribuer et ne pas se laisser formater…, tout comme le parent est auteur de sa parentalité et de la forme qu’il lui donne (en acquiesçant aux modèles ou en créant son rôle). L’idée d’augmentation couplée à l’idée de création conduisent à l’idée d’ »autonomie », qui a  engendré de nombreux malentendus, car cela a sans doute aussi permis l’essor de ce qu’on appelle la psychologie positive, sagesse commerciale avant tout (la plupart du temps), comme le dénoncent notamment Edgar Cabanas et Eva Illouz dans Happycratie (2018), qui dressent une généalogie de cette discipline que l’on  présente comme science, mais qui tendrait à nous rendre plutôt formatés par des injonctions à une forme de bonheur modélisé par nos sociétés consuméristes et néo-libérales qui n’ont rien à voir avec l’effort d’individuation évoqué plus haut, résolument éthique et altruiste, à l’opposé des dérives de l’individualisme et du narcissisme vanté par des présupposés non interrogés… L’autonomie est la puissance d’agir en interdépendance avec son environnement tout en manifestant sa singularité, la capacité de saisir des opportunités et de faire face à la réalité…

 

De « faire-famille » à « faire-société »

Aujourd’hui, c’est l’arrivée de l’enfant qui introduit l’idée de famille, et non plus comme il y a quelques décennies le mariage, justement parce qu’il existe une multitude de configurations possibles de ces familles en raison de la vulnérabilité des relations de couple : séparations, familles recomposées, familles éclatées en différents lieux, les liens parents-enfants ont, quant à eux, vocation à perdurer (même si ce n’est pas toujours le cas), ce sont les interactions entre les parents et enfants qui font d’eux justement des parents et des enfants…

Une parentalité éclairée, comme nous avons tenté de l’expliquer, ne consiste pas à subir les injonctions d’un modèle de parent tel qu’il devrait être théoriquement, modèle assujetti à l’évaluation et l’obtention de résultats, ces résultats étant eux-mêmes tributaires de jugements influencés par l’idéologie dominante du moment… Une parentalité réelle consiste davantage à faire ce qu’on peut…, en ayant si possible développé suffisamment de recul vis-à-vis des injonctions… une capacité de « désautomatisation », de manière à être l’auteur, le créateur de valeurs qui tienne compte de la réalité à laquelle on est invité à contribuer, à participer… et donc à faire participer les enfants, individus en devenir qui contribueront demain au monde de demain… grâce aux capacités « augmentées » par l’autorité parentale et par le monde éducatif dans son ensemble, y compris les machines…

La parentalité n’a rien non plus de définitif, puisqu’en tant que processus, elle se déploie. Ce qui la rend dynamique (et non « automatisable »), c’est le « faire famille » dont nous parle Cynthia Fleury dans Les Irremplaçables, qui consiste « à faire de l’attention l’écosystème de l’individuation […] c’est le lieu de la coproduction avec l’autre ». L’individuation consiste à devenir sujet (et comme vu plus haut, la question des droits de l’enfant fait justement de l’enfant un sujet), à devenir créateur de ses propres valeurs grâce à la lucidité acquise par la discipline et la compréhension de son environnement, ainsi que de son interdépendance avec son environnement. Cynthia Fleury nous rappelle que contrairement à l’individualisme, l’individuation « fait lien »…. Dans le « faire-famille », on prend conscience de ce qui constitue une unité : chacun prend sa place et n’est pas parent ou enfant sans l’autre, la famille est vulnérable si chacun ne tient pas son rôle dans sa relation à l’autre, chacun est nécessaire à l’autre et reste « garant des absents ». En effet, le faire famille est une ambition, celle du symbolique, de la transmission, du consentement… et une expérience constructive pour l’enfant qui s’individue, conscient qu’il n’est pas seul et qu’il aura aussi une dette vis-à-vis de cet apprentissage : la conscience qu’on n’est jamais un tout autosuffisant tout au long de sa vie… Encore une manière de secouer les préjugés des adeptes de la psychologie positive (et donc de la « parentalité positive et bienveillante »), qui vante la capacité d’autosuffisance de la personne pour s’accomplir et répondre aux attentes préformatées de critères extérieurs de réussite….! L’individu éduqué sur le principe de l’individuation et de la conscience de son interdépendance peut ainsi « faire société » de manière plus éclairée, plus ouverte à l’écoute des signes de la société, de ses mouvements, du sens qu’on décode (on ne donne pas du sens, on le lit…. et on lie les sens….), des liens à construire.

En guise de conclusion

Et pour finir, revenons au film Capharnaüm… Que nous dit finalement Zaïn sur sa condition d’individu, lui qui à 12 ans, parcourt les rues de Beyrouth avec un bébé, luttant chaque heure pour leur survie à tous les deux, redoublant d’imagination pour subvenir à leurs besoins ? Il nous montre l’absence de liens….  L’absence de liens avec ses parents préoccupés par des priorités de survie, l’absence de liens avec sa société parce qu’il est privé d’école, d’éducation, de toute forme de discipline qui viendrait de l’externe, et même de toute affection. Il nous montre aussi sans doute l’absence de liens entre cette partie du Liban et le reste du pays, entre les populations en exil y résidant et le reste du monde… Il n’y a que le manque, et des liens que Zaïn doit créer, de manière improvisée et davantage instinctive que consciente… Les seules capacités qu’il augmente sont celles de sa survie, il ne connaît pas les autres.

Sans doute un stéréotype de ce que la parentalité peut manquer… avec une responsabilité partagée avec tout ce qui ne fait pas lien dans sa société. Ce qui nous interroge sur l’accompagnement à la parentalité que l’on pourrait proposer…

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Nelly Margotton

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