Philosophie pour l'entreprise et pour les esprits entrepreneurs

Burnout, dépression, harcèlement, … Quel retour à l’emploi?


Jeudi, mai 3rd, 2018

Burnout, dépression, harcèlement, …  Quel retour à l’emploi?

Mal-être, dépression, fatigue morale, burn-out, …. Les mots sont variés, les causes aussi, mais les souffrances se présentent comme bien réelles. Fait de société, à l’origine de nombreux travaux associant des disciplines aussi diverses que la psychanalyse, la médecine, la sociologie, la philosophie et même l’économie, cette question nous incite à essayer de comprendre un peu mieux ce qui se joue dans ces relations des personnes à leur travail, afin de pouvoir mieux accompagner ceux qui présentent des symptômes caractéristiques de ces états qui influencent des comportements peu propices au retour rapide en entreprise.

De l’apathie à la procrastination, du découragement à l’agressivité, en passant par des affections physiques, les angoisses, les insomnies, etc…., les moments de doute, de découragement, de perte de confiance tendent aussi à fragiliser toutes les relations des personnes concernées, ce qui peut ensuite par ricochet introduire de nouvelles ruptures dans leur vie, et donc de nouveaux doutes…., et une accentuation de la souffrance.

Face à ce constat plutôt morne et inquiétant, rappelons-nous cependant que de nombreux chefs-d’œuvre ont été créés par des artistes en état de « mélancolie » ou maniaco-dépressifs, voire traumatisés par des événements tragiques, réussissant à sublimer leur souffrance à travers l’acte de création… Pour ne citer que quelques exemples : Picasso et sa période bleue après le suicide de son ami Carlos Casagemas, Van Gogh qui a peint environ 150 tableaux lorsqu’il était en hôpital psychiatrique en Provence (à ce sujet,  on peut se référer au recueil de ses passionnantes Lettres à son frère Théo qui relatent de manière significative les humeurs du peintre) , Chopin dont la compagnie n’était pas toujours facile, Nietzsche malade toute sa vie et forcé à la solitude et à une forme d’exil régulier dans sa montagne, et plus près de nous Claude Berri, Muriel Robin, etc… Si on ne peut envisager sérieusement d’accompagner chaque personne vers la réalisation d’œuvres d’art, il reste possible de constater que le potentiel créatif surgit aussi dans ces moments de grande détresse et que les artistes ont au moins un point commun : la capacité d’être conscient du caractère tragique de la vie : un début et une fin quoi qu’il arrive, et des expériences de différents ordres entre les deux, qui vont venir affecter notre sensibilité puisque l’homme n’est pas qu’un être rationnel…. L’historien de l’art, Jean Clair va jusqu’à affirmer : « Malheureusement, aujourd’hui, la médicalisation de la mélancolie, sa dévaluation sous le vocable de dépression, la manière dont on occulte cette tonalité existentielle fondamentale font que la création est tombée à un état de nullité presque absolue. On tend à nier ou à refouler que, pour créer, il faut se soumettre à des états psychiques extrêmes qui sont en bordure de la mort. » Autrement dit, on nous apprend à « fonctionner », à « gérer » nos émotions, à montrer notre « leadership », notre « capacité de résistance » etc., normes comportementales fortement renforcées par certaines pratiques de coaching et de formation, qui tendent à nous faire oublier la part d’ombre (et sombre) propre à la réalité, à l’existence et les tragédies qui viennent inéluctablement, tôt ou tard, rappeler la fragilité de notre être face à la vie en général… Notre vie  parfois nous fait perdre pied et ressentir de la fatigue, du chagrin ou un désintérêt…, quoi de plus normal. Mais quand on craque, c’est qu’on est « malade » et qu’il faut nous « guérir »…. Vraiment ?

 

 

Différentes situations et une définition de la souffrance

Les personnes dont nous parlons ici, en difficulté face au marché de l’emploi à cause de souffrance(s) ont eu à vivre différentes situations qui s’apparentent la plupart du temps à un échec :

-          un licenciement économique soudain, inenvisagé,  qui remet en cause une employabilité si les fonctions exercées auparavant étaient spécifiques et ne trouvent pas d’équivalent dans d’autres structures. Ou si le métier a tout simplement disparu…, ou devient inaccessible sans mobilité géographique

-          un licenciement « pour motif personnel » avec ou sans faute, qui paraît injustifié ou illégitime, ou trop lourd au regard de ce qui est reproché, et qui remet en cause des croyances, des pratiques, tout un « fonctionnement » antérieur….

-          une situation de harcèlement moral ou sexuel dans laquelle l’ascendant pris par le harceleur sur le harcelé laisse un traumatisme et la peur de l’autre

-          un burnout qui se caractérise par un épuisement général provoquant souvent un sentiment d’impuissance, voire de désespoir

-          un désintérêt profond pour son travail et sa mission qui a pour conséquence de freiner le développement de la personne et ses capacités d’apprentissage, et qui va ainsi provoquer un ennui, une perte d’énergie, et la disparition du moindre effort pour aller vers l’autre ou pour envisager du mouvement

-           une expérience de transgression de  valeurs personnelles au profit des intérêts de l’entreprise qui éteint tout sentiment de fierté au profit d’un grand poids de la culpabilité, qui va éveiller l’attente du châtiment, ou l’amertume et le ressentiment.

Une liste de situations difficiles donc, qui font inévitablement émerger de la souffrance…., mot dont la définition mérite d’être éclairée si on veut mieux l’interroger.

-          Tout d’abord, rappelons que souffrance provient d’un mot latin sufferre ( de sub, sous, et ferre, porter) signifiant « supporter » dans le sens d’ »être assujetti », ou endurer. L’étymologie nous renvoie donc à la capacité humaine de faire face…. aux difficultés (et non à l’écroulement…)

-          Quant au  Larousse, il nous indique que la souffrance est le « Fait de souffrir, état prolongé de douleur physique ou morale : avoir sa part de souffrance dans l’existence »

-           Par ailleurs l’OMS nous donne une définition très intéressante : «La souffrance qualifie un être qui supporte, endure, ou subit une douleur physique et morale, un état de mal-être, c’est-à-dire un sentiment de non-adaptation au monde, d’étrangeté aux êtres et aux choses, d’indifférence douloureuse ».

Autrement dit, traiter de la souffrance revient à s’intéresser à des subjectivités…. On ne demande pas à quelqu’un « où » il souffre (contrairement à la douleur, qui est localisable), mais on lui demande DE QUOI il souffre, ce qui l’incite à parler de sa vie, de ce qu’il supporte… physiquement ou moralement.  Et il nous parlera ainsi du sentiment d’échec, de la peur de ne pas être à la hauteur, de sentiments d’humiliation face à certains comportements, de son angoisse permanente, de sa fatigue ou de son usure, de douleurs physiques (le dos, sinus,…), de sa honte et de l’évitement du contact des autres à cause d’une impossibilité supposée de dire qu’il « ne fonctionne plus » …

Ce sont ses fondations qui semblent remises en cause, la solidité de l’ensemble… qui rendent l’individu souffrant incapable d’affronter l’adversité… Mais comme indiqué plus haut, l’adversité fait partie de la dimension tragique de l’existence… dans le sens où tout ne peut nécessairement répondre à ce qu’on avait imaginé, espéré. Soyons même optimiste et affirmons aussi que ces pathologies qu’éveillent en nous les situations d’adversité lourdes révèlent aussi souvent les pathologies des organisations…. ! Et permettent a posteriori (si des courageux se lancent…)… de revoir des pratiques : organisationnelles, managériales, stratégiques,… Mais aussi de prendre conscience de certaines faiblesses : aujourd’hui fleurissent plus que jamais les appels à l’empathie, la bienveillance, les qualités relationnelles, … N’y aurait-il pas un sens à ces souffrances qu’il est d’ores et déjà possible d’entrevoir ? On nous a enjoint d’être autonome, nous-même sommes en demande d’autonomie présentée comme un besoin…. Mais n’y a-t-il pas un malentendu avec le sens du mot « autonomie » ? Dans notre société très individualisme, on confond individuel avec égoïste et utilitariste. Citons Durkheim «  L’individualisme […] c’est la glorification non du Moi, mais de l’individu en général. Il a pour ressort non l’égoïsme mais la sympathie » Rien n’est plus difficile que de « faire société » et donc de supporter les autres, mais nous sommes malgré tout interdépendants…. Et ce qui me touche a un impact sur d’autres, et vice-versa…  Ainsi, l’idée d’autonomie ne peut être dissociée de celle de capacité de saisir des opportunités et de faire face… aux autres. Et ça passe… ou ça casse. Mais quand ça casse, il est bon de se rappeler ces interdépendances… et aller chercher de l’appui.

 

Se faire accompagner : par qui ?

Il est intéressant de poser cette question à celui qui souffre : « comment parlez-vous de votre situation à votre entourage » ? Les réponses sont lourdes de sens….  Certains font « comme si » tout allait bien, obligés de renvoyer une image idéalisée de la personne qui continuer de « fonctionner », qui « gère » ses problèmes, a des idées, des plans, des projets…. Réponses vagues cependant… et pour cause. Dommage de devoir encore jouer un rôle face à des amis, de la famille, en couple… Parfois, c’est une stratégie pour éviter des conseils de personnes maladroites et envahissantes qui s’imaginent dans le rôle du sauveur ou protecteur, et dont on sent bien que les conseils ne sont pas avisés….  Mais si c’est une fuite face à un regard extérieur, bienveillant et simplement attentif, qui reconnaît n’avoir pas toutes les réponses, c’est la perte de l’opportunité de pouvoir poser des mots différents sur ce qui est une épreuve de l’existence qu’il va falloir surmonter. Savoir exprimer son besoin est important. On fera face à des personnes qui ne seront pas disponibles, c’est aussi leur droit, ce n’est pas le moment pour elles, ou alors elles ne sont pas en capacité d’entendre …, donc leur aide ne peut être exigée puisqu’elle ne sera pas appropriée  On devra aussi affronter le regard réprobateur de celui ou de celle qui ne donne pas le droit à l’autre d’avoir un moment de faiblesse (cela arrive dans les couples notamment….), qui veut garder une image idéalisée de la personne aimée dans les « bons moments « , pour le meilleur mais pas pour le pire, … : c’est le plus dur mais c’est un test inestimable concernant la solidité d’une relation… ce qu’on comprendra a posteriori. En tout état de cause, il est fondamental d’être capable de dire à quelqu’un qu’on aime, un ami, un parent :  « je ne me sens pas bien, j’ai besoin de te voir ou j’ai besoin de sortir, voudrais-tu m’accompagner à tel ou tel événement ». L’homme est et reste un animal social, qui, isolé, a toutes les chances de ne plus se reconnaître dans son reflet tel Narcisse, et a besoin de liens avec le monde…

 

Ensuite on peut aussi solliciter d’autres formes d’accompagnement. Médical s’il y a danger vital ou nécessité ponctuelle d’accompagner le repos d’une personne. Mais pour retourner en situation d’emploi, il est sans doute utile d’avoir un interlocuteur qui ait une vision à la fois « technique » de la situation de souffrance (formé en psychologie, psychanalyse, sciences humaines) et une vision économique de la réalité des entreprises pour faire du lien entre la compréhension des besoins de la personne, des contextes de travail favorable à ces besoins, et la capacité à apporter du conseil pour  apprendre à combler les éventuels écarts entre le projet et l’entreprise, que ce soit de la formation technique ou de l’exploration concrète des métiers envisagés par la rencontre et l’expérimentation. Cependant, l’offre d’accompagnement est large, et ne lésine pas sur les promesses très  « marketées » de « réalisation du métier de vos rêves », de  « reconversion heureuse » et autres « préparations mentales au succès »…. Un public vulnérable peut être un appât pour bien des professionnels du retour à l’emploi pas toujours très subtils (volontairement ou pas), attention aux pièges ! Un accompagnement sérieux ne doit rien promettre, mais il doit s’engager sur plusieurs points :

-          Comprendre la souffrance de la personne, la clarifier, et envisager la situation objectivement : que s’est-il passé ? y a-t-il nécessité de se défendre ou d’envisager un contentieux ? Si oui comment l’aborder et le « supporter » ? Si non qu’est-ce qu’on en apprend sur sa situation professionnelle actuelle ?

-          Accompagner la personne dans le deuil de son « moi idéal »… et mieux comprendre qu’elle est un être en perpétuel devenir, qu’elle n’a pas à être une entité figée, absolue ou s’imposer le devoir de « devenir quelque chose »…. (et donc ne pas hésiter à lire l’excellent livre de Dorian Astor, Deviens ce que tu es, fortement imprégné de l’idée de la « grande santé » nietzschéenne »… J’en parle ici.)

-          Envisager d’autres souvenirs dans la carrière qui nous montrent d’autres aspects de la personnalité.

-          Apprendre à solliciter le soutien de son entourage

-          Accompagner des initiatives d’exploration de l’environnement : il y a tant à découvrir, et notamment d’autres métiers, d’autres contextes, d’autres personnes…. Sortir encore de son état narcissique de contemplation d’une image méconnaissable dans le reflet…. pour plutôt porter son regard sur ce qui fait de nous un être humain : l’autre, le collectif.

-          Développer de nouvelles capacités cognitives, sociales et émotionnelles, pas seulement au service de son employabilité, mais aussi d’une meilleure préparation à affronter d’autres situations d’adversité dans l’avenir…..

 

Pour conclure, la parole à … F. Nietzsche (qui connaît bien le sujet…)

Nietzsche refuse d’opposer la maladie (telle que la dépression) à la santé, comme il refuse de voir le monde comme  un ensemble de dualités, d’oppositions de contraires…. Il met en valeur une relation dynamique entre la santé et la maladie, ou entre le pessimisme et l’optimisme…. La maladie est envisagée comme un obstacle à surmonter, et donc comme un stimulant puisqu’elle nous rend plus fort, alors que la santé désigne la capacité à affronter la maladie… Être en bonne santé, c’est accepter les dysfonctionnements, les douleurs et les dépasser…. Finalement, être touché par l’état dépressif serait presqu’une chance pour apprendre à dépasser l’adversité, pour expérimenter de nouvelles manières de vivre et avancer avec une lucidité plus grande… Lisez plutôt cet extraitt du Gai Savoir :

§120 : Santé de l’âme – La célèbre formule de médecine morale (dont Ariston de Chio est l’auteur) : « la vertu est la santé de l’âme » devrait, pour que l’on puisse l’utiliser, être du moins transformée ainsi : «Ta vertu est la santé de ton âme ». Car en soi il n’y a point de santé et toutes les tentatives pour donner ce nom à une chose ont misérablement avorté. Il importe de connaître ton but, ton horizon, tes forces, tes impulsions, tes erreurs, et surtout les idéaux et les fantasmes de ton âme pour déterminer ce que signifie la santé, même pour ton corps. Il existe donc d’innombrables santés du corps ; et plus on permettra à l’individu particulier et incomparable de lever la tête, plus on désapprendra le dogme de « l’égalité des hommes », plus il faudra que nos médecins perdent la notion d’une santé normale, d’une diète normale, de cours normal de la maladie. Et, alors seulement, il sera peut-être temps de réfléchir à la santé et à la maladie de l’âme et mettre la vertu particulière de chacun dans cette santé : il est vrai que la santé de l’âme pourrait ressembler chez l’un au contraire de la santé chez l’autre. Et finalement la grande question demeurerait ouverte : savoir si nous pouvons nous passer de la maladie, même pour le développement de notre vertu, et si particulièrement notre soif de connaissance et de connaissance de soi n’a pas autant besoin de l’âme malade que de l’âme bien portante : en un mot si la seule volonté de santé n’est pas un préjugé, une lâcheté, et peut-être un reste de la barbarie la plus subtile et de l’esprit rétrograde.

Vous êtes arrivé au bout de cet article ? Bravo et merci…. S’il vous a plu, déplu, ou interpelé, n’hésitez pas à partager, ou à m’écrire.
Social Share Toolbar

 

Tags: , , , ,

Comments are closed.