Philosophie pour l'entreprise et pour les esprits entrepreneurs

Des mots, des mots, des mots…


Jeudi, juin 30th, 2016

Des mots, des mots, des mots…

(ce texte fait suite à mon intervention dans le cadre de la table ronde sur le « Poids des Mots », organisée par Isabelle Zohar de Cizprod)

Avec Candice Wojak , Iwona CICHALEWSKAMarie-Claire MAILLOTTE  qui chacune a proposé une autre approche… Voici la mienne!

 

« Que lisez-vous Monseigneur ? » « Des mots, des mots, des mots », répond Hamlet… Le sujet choisi par l’organisatrice évoque forcément pour moi cet amour de la littérature, de la poésie, de la philosophie, qui manient les mots à leur manière… et quand le talent est là, les mots sont magiques. Les mots des autres inspirent en tout état de cause mes pratiques…

L’approche que j’ai choisie pour mon exposé est d’interroger le mot dans ses capacités créatrices… en entreprise et ailleurs.

Pour ceux qui, comme moi aiment passionnément lire de grands auteurs de la littérature, les mots représentent souvent un enchantement, une rencontre, un partage, une promesse… . Et pour ceux qui lisent avec attention et toute la lenteur nécessaire des livres de philosophie, les mots appellent cette fois la rigueur : celle de la définition, de la précision au service de la pensée, du raisonnement, de la compréhension… les mots participent à l’intelligibilité de la pensée, du monde.

Même si on a pu prouver qu’il existait une forme de pensée sans mot, la pensée n’est jamais mieux traduite que par les mots qui la communiquent en même temps qu’ils l’éclairent et la façonnent ; de plus, c’est l’organisation du langage qui permet l’activité même de penser… un mot en appelle un autre… qui en appelle d’autres, surtout dans l’acte d’écrire. Je me surprends souvent à devoir commencer par écrire sur un thème pour mieux l’appréhender, le décrire, le comprendre et par les mots trouvés : le saisir.

Notre représentation du monde est elle-même grandement influencée par la langue que nous parlons et donc par nos mots. (ex/ le mot conflit en chinois, cf. ci-dessous, qui est composé de deux caractères, un pour exprimer le danger, l’autre l’opportunité), c’est ce qu’on appelle le relativisme linguistique. Ceux qui parlent plusieurs langues le savent bien. Les groupes possèdent leur langue, leurs mots, notamment les groupe partageant un métier, une histoire, et même une entreprise, nous y reviendrons plus bas.

l’idéogramme pour traduire le mot « conflit » en chinois

Ce n’est sûrement pas par hasard qu’on se retrouve consultant-formateur dans le domaine des ressources humaines et du management quand on aime les mots : car c’est grâce au choix des mots qu’on progresse et qu’on aide à progresser dans ces pratiques, et c’est sur cet aspect que j’incite souvent mes partenaires à prendre un peu de temps… pour penser, développer un esprit critique, souvent mis à mal par le temps… qui court.

 

Du mot au langage

Quand on démarre une réflexion en philosophie (même si l’ambition ici est tout simplement de se poser humblement quelques questions), la définition est d’usage !

Selon le Larousse, le mot se définit comme l’« Élément de la langue composé d’un ou de plusieurs phonèmes, susceptible d’une transcription écrite individualisée et participant au fonctionnement syntacticosémantique d’un énoncé. » Nous voilà bien avancés… Pour simplifier un peu, disons que le mot, issu d’un lexique partagé par une population, organise (avec d’autres mots et grâce à la syntaxe) la pensée pour la rendre accessible aux autres… Par ailleurs nous ne sommes pas tous égaux pour traduire notre pensée avec les bons mots, la bonne syntaxe…. mais en règle générale un minimum de repères peut rendre intelligible ce que l’on souhaite exprimer… On est en tout cas théoriquement libre de construire du sens avec des règles communes à tous, et d’enrichir le sens en découvrant de nouveaux mots.

 

Les dictionnaires (« Wörterbuch » en allemand soit littéralement « livre des mots » ô combien plus accueillant…) sont une source inépuisable de compréhension et de prétextes à utiliser les mots…

 

Dans le champ lexical du mot « mot », on va retrouver d’autres évocations telles que par exemple le son, le sens, la signification, le message, l’écoute, la compréhension, la parole… autant d’éléments constitutifs du LANGAGE… Ah le langage, ce thème qui « tombe » presque chaque année au bac ! Mais avant les bacheliers, d’éminents philosophes depuis l’antiquité se sont intéressés à lui puisqu’il nous renvoie indiscutablement à notre humanité.

 

Les recherches récentes sur le langage sont désormais pluridisciplinaires. Ainsi la philosophie complète ses investigations grâce aux données de la linguistique, de l’ethnologie, de la psychologie, mais aussi de sciences dites « dures » comme la biologie, les neurosciences, l’anatomie, la paléontologie, … Et que nous révèle cette approche pluridisciplinaire ? Elle propose des scénarios pour expliquer les conditions d’émergence du langage par l’introduction de concepts tels que celui d’exaptation (même le logiciel word ne connaît pas ce mot…;) ) qui exprime la capacité de la nature à « faire du neuf avec du vieux »… Plus concrètement, le scénario élaboré en 1964 par le paléoanthopologue André Leroi-Gourhan nous présente l’apparition du langage comme une conséquence (contingente) de la bipédie… La bipédie a permis à l’homme d’avoir les mains libres pour saisir ce que la bouche saisissait auparavant et ainsi, la bouche a pu changer de fonction… De plus, la forme du cerveau et de la boîte crânienne a aussi évolué pour donner d’autres conditions de possibilités à l’émergence du langage… Ainsi la faculté de langage, et par extension de production de mots, résulte de la rencontre entre des organes rendus disponibles par la bipédie et des nouvelles manières de vivre… Sur cette thématique je signale pour ceux qui sont intéressés par cet aspect le MOOC « Le langage entre nature et culture », sur la plateforme FUN (France Université Numérique), proposé par l’Université d’Aix Marseille !

 

Ainsi le langage ne se présente pas nécessairement comme un instrument né pour répondre à l’expression de besoins … il est le fruit d’une évolution produite de manière contingente par mère nature, c’est une compétence qui est née de la libération de nos organes. Organes libérés, capacité créatrice de la nature, tout cela tend à nous montrer que langage et liberté sont naturellement liés (et pas seulement culturellement comme le laisse supposer la question du choix des mots)…

Ainsi, les mots ne sont pas uniquement des termes à définir, mais ils définissent eux-mêmes notre capacité à être libres, à utiliser une disponibilité de notre être pour l’accueil et la création de mots…

 

 

La créativité du langage humain

 

Le langage traduit aussi la liberté par l’immense pouvoir de créativité qu’il recèle… et qui permet à nos écrivains de faire preuve de style dans la construction et de sensibilité dans le choix des mots.

Dans le quotidien, les mots réservent aussi bien des surprises…. Si chaque métier, chaque religion, chaque culture possède ses propres mots pour traduire une réalité, les nouvelles technologies et les réseaux sociaux poussent encore plus loin la créativité plus traditionnelle (même si elle n’est le fait que de certains talents…)

 

  • Le langage SMS : les mots ne sont plus nécessairement reliés à la rigueur de la syntaxe, de l’orthographe… On constate tout de même une organisation pour faire passer un message, mais on s’affranchit de la forme du mot, seule sa signification importe… Mais cela ne suffit plus, on va ajouter d’autres caractères qui par leur assemblage forment non plus un mot… mais l’écho d’autres mots exprimant des sentiments. Vous connaissez les émoticons ? Selon Raphael Enthoven, c’est une forme de geste dans l’écrit qui ponctue des mots. C’est aussi l’occasion d’éliminer les éventuels sous-entendus, de préciser l’humour implicite mais pas toujours si visible… L’art de nuancer des mots tellement écorchés par l’orthographe et l’abréviation, et la volonté de faire tenir un message en quelques caractères (on ne parle plus de mots…)
  • Le Hashtag : une autre forme d’écho pour faire monter le son des mots. Les mots écrits ont la faculté de devenir plus forts. Comme le rappelle encore Raphael Enthoven, « le # transforme chaque débat en une conversation de haut-parleurs immédiatement audible par tous ». Le mot perd son sens et devient un identifiant, un poste de ralliement : le plus important est ce qu’on dit du mot, et le nombre de personnes qui le partagent… « On met les mots en ligne comme on met les humains en rang. »

 

  • On pourrait encore parler de la « base line », de la « punch line », bien connus du marketing, en bref l’art de la formule ou… quand les mots servent  une marque, une campagne électorale, une vente de disques…  Mais… plus le mot fait de l’audience, moins on l’écoute … On peut se rappeler du sort réservé à la formule « Je suis Charlie »… est-ce que tous ceux qui l’ont utilisée pesaient vraiment le sens qu’elle sous-tendait

 

Bref, que reste-t-il de commun encore avec la liberté dans cette créativité autour des mots ?

 

Et rappelons-nous comment on recrute souvent (majoritairement ?) aujourd’hui …. Quand la –pré-sélection se fait sur internet, c’est sur la base de mots clés. « Je recherche un profil…. Qui doit contenir tel mot clef, tel autre mot clef, etc…  » Est-ce un hasard si certains types de profils restent au bord de la route ? Quand certains se vantent de rechercher des profils atypiques, il semble important de s’intéresser aux mots clefs que ces détecteurs de « talents » utilisent … souvent les mêmes que les autres…

 

 

Les mots de l’entreprise

 

Si la recherche de candidats, de futurs salariés, commence souvent par des correspondances de mots clefs, on peut s’intéresser aussi aux mots présents dans les offres d’emploi : permettent-ils aux candidats de se projeter, sont-ils suffisamment précis pour inviter à envisager une intégration, reflètent-ils une culture d’entreprise ?

Au contraire…. On y trouve souvent une manière très stéréotypée de présenter les postes, surtout sur la partie « profil recherché »… Que signifie finalement « expérience », « motivé », « esprit d’équipe », etc. si chaque entreprise le demande ? Pourquoi les entreprises éprouvent-elles tant de difficultés à présenter leur spécificité, leur culture, celle qui permettrait au candidat de savoir si l’environnement proposé lui correspond vraiment ? … mais traduire une culture en mots ou même en mots clefs, … tout un programme sans doute.

 

La culture d’entreprise, c’est un « ensemble de références partagées dans l’organisation construites tout au long de son histoire, en réponse aux problèmes rencontrés par l’entreprise ». Ces références donnent donc du sens au mot compétence (les plus structurées ont des référentiels précis), au mot expérience, au mot résultat, à la réussite et à l’échec, à la collaboration, la coopération… La culture n’étant pas dans les mains des décideurs, elle ne se décrète pas. Ainsi, sa compréhension permet d’appréhender son modèle de réussite et ses faiblesses, et décrit le champ des possibles… pour répondre à la question : « que pouvons-nous faire pour aller là où nous devons aller »…

Alors on trouve la parade. Par des effets de communication ou de management maladroit, on peut tenter parfois de vouloir instaurer des VALEURS, c’est la mode sur les sites internet… mais si les messages sont déconnectés de la réalité, ils peuvent avoir des effets dévastateurs.

 

En entreprise aussi le sens a de l’importance… Donner du sens, c’est donner de la direction pour anticiper, et de la signification pour partir sur la même compréhension à la fois des données et des projets. On se croirait parfois dans un roman de Kafka quand le processus prime sur la capacité qu’ont les salariés d’exprimer (par des mots donc…) des idées nouvelles, des initiatives.

 

Aujourd’hui l’entreprise est confrontée à de nouvelles responsabilités face à des parties prenantes toujours plus nombreuses et pleines d’attentes. On parle de RSE, d’éthique, de développement durable ; on demande de la convergence entre les convictions (réelles ou affichées) et les actes… Quoi de mieux que des mots pour mesurer tout ce qu’implique une conviction… Des mots qui mesurent mais aussi des mots qui ont un poids face aux conséquences des actions… Des mots qui orientent pour aider notre liberté de création à poursuivre notre cheminement vers des idées nouvelles… des idées qui seront-elles-mêmes nommées par des mots.

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Nelly Margotton

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