Philosophie pour l'entreprise et pour les esprits entrepreneurs

Courage et entreprise


Mardi, décembre 22nd, 2015

Courage et entreprise

(résumé de mon intervention au petit-déjeuner débat organisé au café du TNS de Strasbourg, organisé par Isabelle Zohar société CIZPROD)

Le choix du thème répond avant tout à une volonté de lutter contre le découragement ambiant, qu’il se présente à l’intérieur de l’entreprise ou dans les urnes, qu’il se manifeste par le manque de confiance en l’avenir ou par la défiance vis-à-vis de toute autorité. La résignation ou l’indignation ne permettent pas de faire changer ce qu’on dénonce comme indécent, ou honteux ou tout simplement déloyal, dérisoire, …

Le courage se manifeste dans l’action et ouvre donc justement des perspectives de changement à tous les découragés…  Mais de la volonté à l’action, la distance peut être immense. On est de plus en plus doué pour refaire le monde du fond de son canapé, en expliquant ce qu’il faut faire sur les réseaux sociaux… A coups de grandes phrases, de discours, les idées ne manquent pas, les opinions non plus. Mais sur le terrain, on peut se retrouver rapidement démuni devant le principe de réalité et les exigences d’un engagement réel.

 

Mais en fait, qu’est-ce que le courage

En tout état de cause, lorsque l’on souhaite commencer à définir « le courage », on se heurte à un premier obstacle : la polysémie… On le confond assez rapidement avec d’autres termes auxquels on peut certes associer le courage, mais qui n’en épuisent pas le contour.

Cette polysémie peut conduire finalement à la confusion…. Et on confond le courage avec d’autres qualités ; or, l’Antiquité le valorisait déjà comme une des vertus cardinales ; le religion chrétienne également. Une vertu cardinale au service de la vie bonne. Et une vie bonne se construit au service des autres. Or, les quelques termes avec lesquels on le confond conduisent souvent à des actions au service de soi-même.

 

 

Prenons quelques figures du courage. Que nous disent-elles ?

Socrate, Ulysse, Gandhi Mandela, De Gaulle, M Luther King, E Snowden, R Badawi… J’ai choisi délibérément des hommes. Uniquement. En clin d’œil à la traduction de courage en grec ancien : ἀνδρεία prononcé « andreia », synonyme de …. virilité (racine « andr ») … On commence depuis peu à valoriser des femmes courageuses, mais c’est récent, on préférait parler de femme de cœur… (mais cœur et courage ont la même racine !) Dans la mesure où le courage était souvent associé à la violence, la guerre, les forces armées, le combat, on y trouvait surtout des hommes. Mais ces figures nous montrent surtout qu’on apprend de plus en plus à combattre pacifiquement ; Mandela, Martin Luther-King,  et bien d’autres en sont les symboles. Ils se sont battus contre l’injustice et le mensonge plutôt que contre les hommes, toujours au service d’autrui avec comme arme leur qualité morale caractérisée soit par leur amour de la vérité, soit par la lutte contre leurs démons intérieurs qui leur commandaient plus spontanément de se venger…

A ce titre, je vous invite à découvrir ce livre de T.Todorov (rentrée littéraire de septembre 2015)  qui nous trace de jolis portraits d’hommes et de femmes insoumis à leur destin, et courageux pour défendre leur cause, avec notamment des exemples de femmes telle que Germaine Tillion !

 

Dans l’histoire de la philosophie, de nombreux auteurs se sont aussi penchés sur la question du courage (A ce titre, je vous invite à visionner cette conférence du philosophe Yann Martin qui nous présente le concept du courage dans l’histoire de la philosophie de l’Antiquité à Hannah Arendt, montrant que le courage est une vertu de la liberté ; qu’il n’est pas un élan naturel, qu’ il est résistance – d’abord à soi, à certaines tendances naturelles (lâcheté, paresse, confort, sécurité …). Un non n’est vertueux qu’à être l’expression d’un oui plus profond au profit de la puissance à penser et à agir en homme libre

 

Courage en entreprise

Si le courage est un attribut de la liberté, il va donc sans dire qu’on peut trouver les prémisses de cette vertu dans la liberté d’entreprendre… Le marché, dans lequel l’entreprise se crée ou se développe, est si complexe et imprévisible qu’il peut déjà en premier lieu représenter une forme d’adversité contre laquelle l’entreprise, représentée par les entrepreneurs ou les dirigeants investisseurs, doit lutter, résister, pour s’affirmer, survivre et défendre un modèle qui est le sien. Face à la mondialisation, la révolution numérique, la législation sociale (très insécurisante si on ne suit pas les réformes), l’austérité, les enjeux climatiques, …., l’entreprise doit sans cesse recréer son avenir en s’adaptant à de nouvelles normes, de nouvelles attentes des clients-consommateurs-usagers. L’entreprise, donc, résiste en s’adaptant. Cependant, l’entreprise n’est pas que l’entrepreneur mais un ensemble d’individus participant à son développement (avec leurs compétences, leur motivation, leurs projets, à plus ou moins grande échelle…). Si l’entreprise manifeste son courage dans sa liberté de survivre et se développer dans un environnement et un marché auquel elle s’adapte, est-ce que cela signifie que la manifestation du courage des différents acteurs et salariés se situe aussi dans cette adaptation ? Mais quel espace donne l’entreprise à la liberté individuelle d’agir ? Celle-ci converge-t-elle avec la liberté d’entreprendre ?

 

On me parle beaucoup de l’individualisme ; il est vrai qu’il est fortement encouragé aujourd’hui en entreprise, notamment par la législation sociale qui multiplie les traitements au cas par cas et les responsabilités des entrepreneurs et de l’état vis-à-vis de l’employabilité actuelle et future de chacun. On privilégie l’entretien individuel plusieurs fois par an, les petits soins pour encourager la motivation de chacun, etc… L’individualisme peut tendre au narcissisme si le management n’est pas conscient des dérives possibles de cette évolution de la société et ne renforce pas la capacité des uns et des autres à se mobiliser pour des projets justement courageux.

 

Car finalement que partagent tous les individus en entreprise au-delà des questions de développement économique dans un marché influent ? L’entreprise a évidemment aussi sa personnalité, et c’est ainsi qu’elle trouve aussi ses propres réponses et solutions face à l’adversité. Et cette personnalité tient en fait en sa culture…. La culture d’entreprise, souvent considérée comme purement conceptuelle, est pourtant bien présente dans l’entreprise, et cela très concrètement. Selon Maurice Thévenet, elle se définit comme « un ensemble de références… partagées dans l’organisation… construites tout au long de son histoire, en réponse aux problèmes rencontrés par l’entreprise ». Elle se manifeste à la fois dans les conduites relationnelles, le management, la gestion des conflits, le recrutement, l’organisation des carrières, les modes de décision, … Elle est toujours unique et spécifique et elle n’est pas dans les mains des décideurs… la preuve, certains se sont bien fait surprendre en voulant avant tout poser leur marque et leur empreinte sans se soucier de l’histoire de la structure…  « La culture fonctionne comme la quille d’un grand voilier. On la voit si peu qu’on pourrait en oublier l’existence ; c’est pourtant elle qui donne toute sa stabilité au bateau, qui permet à l’équipage de tenir son cap, c’est elle qui facilite la remontée au vent même par gros temps ». M. Lebailly, A Simon, Anthropologie de l’entreprise, 2004. De plus en plus d’articles sont écrits à ce sujet… on commence à comprendre l’impact de la culture sur l’évolution de l’entreprise. Dans la mesure où elle recense toute une gamme préétablie de comportements, elle détermine le possible… Et c’est donc en elle qu’on peut aller chercher les éléments du courage. Si la culture rassemble les individus tout en envisageant des réponses possibles aux défis auxquels l’entreprise est confrontée, c’est donc bien dans la culture qu’on peut tenter de faire entrer le courage comme comportement possible des individus

 

Mais le courage pour quoi ?

Pour sauver l’entreprise ou pour se sauver soi ? A vrai dire la question ne devrait pas se poser en ces termes, l’une ne jouant pas nécessairement contre l’autre. Mais on peut tout de même constater une recrudescence d’un mal-être en entreprise, dans les cabinets des psys (thérapeutes/psychologues/psychanalystes/psychiatres), la philosophe-psychanalyste Cynthia Fleury en parle d’ailleurs souvent…. en nommant « érosion de soi » cette tendance à ne plus avoir confiance en l’avenir, à se sentir désarmé et donc découragé… Qu’est-ce qui a changé et qui provoque ce phénomène qui peut conduire jusqu’au burn-out les plus motivés et jusqu’à l’ennui et le refus de s’adapter les plus récalcitrants ? Est-ce seulement l’individualisme et une forme de repli sur soi causée par la recherche narcissique du désir accompli, la consommation irraisonnée, … ? Si on prend justement la culture d’entreprise comme grille de lecture de ces changements, on pourra s’apercevoir qu’en fait dans chaque modèle culturel réside une limite de validité (cf. Culture d’entreprise, une actif stratégique, O. Devillard et D. Rey) ; dans un environnement en mutation, les modèles de réussite d’une entreprise ne répondent plus nécessairement aux besoins du marché et une entreprise a le choix entre tenir le cap et prendre le risque de mourir, … ou changer et potentiellement donc survivre ou se développer…. Et si le changement n’est pas conduit dans la compréhension de l’histoire, et de la culture, il va être traumatisant. Les entreprises qui ont changé leur modèle économique le savent (changement de la relation au consommateur du face à face à l’achat en ligne par exemple) ; les entreprises qui n’ont pas voulu changer assez vite ont vu le désastre aussi (Motorola refusant l’avènement du numérique pour les téléphones par exemple). Et on comprend ainsi encore Cynthia Fleury qui explique que  « le coût de la lâcheté est bien supérieur à celui du courage ».

 

La limite de validité d’une culture d’entreprise oblige donc à remettre en question les pratiques habituelles, les modes opératoires, les valeurs prônées par la hiérarchie ; et pour cela quoi de mieux que le conflit ? De peur de perdre mes lecteurs trop vite, je voudrais juste rappeler d’ores et déjà que le conflit n’est pas nécessairement déséquilibrant… bien au contraire ; si on ne caricature pas les affrontements en domination ou compromis souvent rapidement mal digérés, mais si justement on se met à l’écoute des divergences de point de vue sur la manière d’avancer ou de faire avancer l’entreprise, on peut créer des réponses nouvelles…. ; réponses qui, émanant de cette culture représentée par ses membres, ne seront que plus en phase avec le collectif dans l’objectif de lutter contre une adversité du marché pas toujours accueillant ! Favoriser l’expression comme le font certaines entreprises dites libérées, travailler en groupes pour envisager la suite, préférer le doute à l’affirmation péremptoire et tester surtout toutes les décisions prises, réajuster si besoin. En créant les conditions favorables à la co-création et à la confrontation pour mieux avancer, on ose sans doute le courage… Mais peut-on former au courage ? Quelles compétences sont requises pour faire ainsi avancer les solutions ? Sans doute en formant les salariés et particulièrement les managers aux méthodes coopératives…  Comme si le courage en entreprise était finalement l’art d’être en désaccord pour finalement créer du neuf ; comme la métaphore de Richard Senett qui  explique que passer de l’interprétation en solo d’un morceau à l’interprétation en orchestre demande de l’écoute, de l’adaptation et surtout de l’expression personnelle…. Puisqu’il faut bien jouer.  « En musique, il faut savoir exprimer et écouter des voix divergentes pour produire un son collectif ».

 

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Nelly Margotton

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