Philosophie pour l'entreprise et pour les esprits entrepreneurs

L’entreprise cynique


Jeudi, mars 20th, 2014

L’entreprise cynique

C’est la mode du « bashing »… On casse du politique, on casse du journaliste, de l’intellectuel, du magistrat… Et bien sûr « l’entreprise » n’est pas épargnée… « L’entreprise » et ses dirigeants, tels des unités semblables issues d’un même et unique genre de l’humanité, subissent le jugement des donneurs de leçons et des théoriciens auto-proclamés, bien décidés à en découdre et à imposer de nouveaux modèles, issus d’imaginations fécondes mais pas toujours expérimentées… au monde de l’entreprise.

Certains ont de réelles raisons d’être inquiets, on ne peut le nier. L’égalité des chances comme volonté politique n’a pas su dépasser le stade d’un vœu pieux… notamment pour les seniors sans emploi, les personnes issues de l’immigration, les habitants de quartiers sensibles, souvent démunis ou moins préparés à l’accès ou au retour à l’emploi ; mais les caricatures sur les méchants recruteurs qui ne souhaitent que des moutons à cinq pattes rares et sous-payés pour satisfaire uniquement les intérêts financiers commencent à entacher durement la crédibilité de ceux qui voudraient simplement faire leur travail du mieux qu’ils peuvent.

D’un côté on accuse l’entreprise de ne pas respecter ses salariés (actuels, anciens ou futurs), de leur manquer de reconnaissance, de ne pas les aider. On généralise, on a besoin de coupables…

De l’autre côté, on se plaint de salariés qui ne respectent plus leur hiérarchie, partent toujours chez le plus offrant au détriment de leur engagement à l’intérieur d’une mission, d’un projet. On déplore même souvent une forme d’individualisme qui remet en cause la tradition des accords collectifs et des règles communes de vie en entreprise.

Bref… on s’invective, on s’apostrophe, on se toise, mais on ne se parle pas toujours.

 

Le numéro de mars 2014 du Magazine Littéraire consacre justement son dossier et sa couverture au cynisme, et s’interroge sur ce concept en se demandant « comment une philosophie antique est devenue fléau de notre société » ; c’est ce qui m’a incité à faire le rapprochement entre cynisme et entreprise.

Petit rappel sur cette philosophie « pratique » : le cynisme doit son nom à Diogène (Grèce, IVème siècle avant J.-C.), surnommé « chien » (ce qui donna ensuite le mot « cynique »), homme aux allures d’un vagabond mal vêtu, mal coiffé, vivant dans un tonneau et arpentant les rues avec sa lanterne en proclamant « je cherche un homme »… Il n’hésitait pas à invectiver les puissants tels Alexandre le Grand : « ôte-toi de mon soleil », car la question du respect pour lui ne dépendait pas de statuts officiels liés au pouvoir ou à la richesse au sein de la société, il avait horreur de ceux qui se prenaient au sérieux et s’amusait à les provoquer et à les remettre en cause. Il prônait et pratiquait la frugalité, de manière radicale, renonçant à posséder quoi que ce soit hormis le minimum pour vivre… Et surtout, voulant dénoncer l’hypocrisie de la société dans laquelle il vécut, il proposa la fameuse « falsification de la monnaie » qui consistait à interroger et renverser complètement les valeurs établies de son époque au profit d’une forme d’ascétisme et de dialogue privilégié avec la nature. J’arrête là mon rappel et invite les curieux à aller lire ce fameux numéro de Magazine Littéraire ou à dénicher l’excellent grand classique  Qu’est-ce que la philosophie antique ?  du regretté Pierre Hadot.

 

Pourquoi ce parallèle entre Diogène le cynique et l’entreprise me direz-vous ?

Quelques raccourcis rapides semblent faciles à élaborer… Aujourd’hui, l’entreprise et ses dirigeants, bien qu’accablés de tous les maux et les vices de la part des « basheurs » cherchent aussi l’homme avec une lanterne qu’ils nomment RSE (Responsabilité Sociale/Sociétale et Environnementale), et écrivent sur tous leurs supports de communication à quel point « l’humain » est important pour eux… Ils attirent ainsi les futurs recrutés grâce à ces messages sur les valeurs véhiculées par leur entreprise… et tentent, par de nouvelles pratiques éthiques et responsables, de partager ces valeurs, de les appliquer et d’orienter les comportements de leurs propres salariés et partenaires. S’il est vrai que la volonté est surtout affichée et pas toujours mise réellement en oeuvre sur le terrain, elle fait au moins parler…

D’autres raccourcis concernent davantage les membres de l’entreprise, autrement dit les salariés. Leur insolence souvent dénoncée par le management vis-à-vis d’un pouvoir qui devrait davantage émaner de compétences en conduite des hommes plutôt que de l’ancienneté rappelle un peu la pratique cynique et a pour conséquence de renverser les modèles managériaux traditionnels… (une forme de « falsification »  de la monnaie traditionnelle « management »).  Le détachement de plus en plus fréquent vis-à-vis de son entreprise, détachement qui incite à partir au lieu de faire carrière en interne n’est pas anodin non plus. Et l’on voit de plus en plus d’actifs renoncer à un salaire confortable pour se mettre à leur compte, assumant ainsi l’incertitude des temps futurs, pour retrouver un équilibre privé souvent mis à mal par une implication démesurée ; cela pourrait s’apparenter à un rejet du superflu pour un retour à une certaine forme de frugalité, qui valorise ce qui suffit pour vivre au quotidien sans briller, mais au moins avec la capacité de répondre aux besoins indispensables. Les questions écologiques pour marquer le respect de la nature ne manquent pas non plus.

 

Arrêtons là les raccourcis et interrogeons-nous tout simplement sur la signification essentielle du comportement cynique en entreprise et des opportunités qu’elle révèle : loin de moi l’idée de réduire cette puissante philosophie à sa caricature ; on la présente en effet trop souvent comme un comportement stérile et puéril consistant à provoquer gratuitement le pouvoir en place sans proposer quoi que ce soit.

En réalité, le cynisme ambiant et la défiance des uns vis-à-vis des autres est sans doute une chance de faire vraiment bouger les choses et l’opportunité de remettre une nouvelle fois en valeur le rôle des acteurs du service ressources humaines en entreprise, qui devraient se pencher sur la question si ce n’est déjà fait… Sans doute. Les préjugés vont bon train des deux côtés de la « barrière » (employeurs d’un côté et actifs salariés/demandeurs d’emploi de l’autre). Mais ils ont au moins le mérite de remettre en cause un vrai retard de nos pratiques sur l’évolution de notre environnement. Les pratiques discriminatoires en recrutement et en management sont désormais trop visibles pour perdurer. Les problèmes de santé au travail soulèvent de nouvelles questions sur la part de responsabilité des uns et des autres. L’absentéisme et une certaine forme de dilettantisme font aussi peur et remettent en cause l’engagement vis-à-vis du client (toujours plus pressé et en attente de sur-mesure). Le dialogue n’est pas toujours au rendez-vous et qui mieux que le décideur RH pour l’initier et éclairer les différentes provocations grâce à sa lanterne ?

Nietzsche, cité par Magazine Littéraire écrivait « Le cynisme est l’unique forme sous laquelle les âmes communes effleurent ce qu’est la probité ; et en présence de tout cynisme, qu’il soit grossier ou subtil, l’homme supérieur doit tendre l’oreille et se féliciter à chaque fois que le pitre sans pudeur ou le satyre scientifique se mettent à parler juste devant lui. […] partout où quelqu’un ne voit jamais, ne cherche et ne veut jamais voir que faim, désir sexuel et vanité, comme si c’étaient les véritables et seuls mobiles des actions humaines ; bref, là où l’on dit du mal de l’homme –sans même le dire avec méchanceté – l’amoureux de la connaissance doit écouter avec finesse et application, il doit placer ses oreilles là où précisément l’on parle sans indignation. »

Les cyniques, même peu au fait des problématiques de leur entreprise ou même peu enclins à la vision globale doivent donc réjouir le responsable RH qui trouve là matière à mieux interroger les pratiques de la vie en entreprise pour les améliorer… ce qui n’est pas chose simple dans la culture de l’individualisme affirmé. Au décideur RH de devenir cynique à son tour… mais cynique au sens « noble », constructif, « diogénien »…. Puisqu’il peut effectivement aussi s’appuyer sur les malentendus pour jouer les empêcheurs de tourner en rond et sonder les évidences, les pratiques installées qui ne font plus leurs preuves…  tant chez les salariés que chez les managers, dans certaines entreprises. Et même si tout va bien, il reste certainement quelques secousses à provoquer pour vérifier que rien ne se cache dans les coins…  par exemple des recrutements de clones, une créativité en berne, … Le consensus n’est en revanche pas l’objectif du cynique, ce qu’il veut, c’est la vérité dans l’effort. La vérité est exigeante, et à l’origine de l’éthique. Le consensus est cependant indispensable pour maintenir un dialogue sociable durable. Le cynique nouvelle génération devra donc mettre un peu d’eau dans son vin et faire émerger les accords suite à une présentation pédagogique de ce qu’est la vérité de l’entreprise : celle qui émane de son environnement et de la prospective qu’il aura su développer. Du moins en partie.  L’entreprise cynique, une chance pour l’entreprise citoyenne ?

 

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