Philosophie pour l'entreprise et pour les esprits entrepreneurs

Gérer son image… mais encore ?


Mardi, juin 11th, 2013

Gérer son image… mais encore ?

 

Si l’on en croit les conseils de certains spécialistes rédacteurs d’articles dans les magasines féminins ou même professionnels, animateurs de formations ou coaching, nos difficultés en entreprise ou dans la vie quotidienne résident dans notre incapacité à gérer… nos émotions, nos douleurs, notre image, notre stress, …

Comme on « gère » un budget, on doit aussi visiblement optimiser son « moi », rationnaliser ses « dépenses » en énergie, « contrôler » son stress et ses émotions,  « manager » sa carrière, « diriger » ses réactions,

Le vocabulaire de gestion s’est immiscé peu à peu dans notre quotidien et la réponse proposée couramment à nos problèmes de « gestion personnelle » réside dans… les fameuses formations en « développement » personnel et dans le coaching de « performance de vie »! …

Gérer son quotidien pour développer son futur, vous me suivez ? C’est bien le propre de l’homme (qui se distingue ainsi de l’animal) de pouvoir se poser lui-même comme « objet » de réflexion, et pas seulement « sujet » d’actions… Mais est-on vraiment dans la réflexion quand on considère sa propre personne comme une entreprise à gérer en vue d’objectifs précis ? Quand on parle de « compétence » de vie ? Quand on demande à être jugé sur ce qu’on fait et non pas à être respecté pour ce qu’on est ?

Développement personnel : Développement de la personne ou développement de l’égo ?

L’homme-au-travail a un contrat avec une mission précise, des objectifs revus chaque année, et une stratégie accompagnée d’un management pour lui permettre d’atteindre les objectifs fixés, pour donner des repères à une évaluation qui déterminera un potentiel à évoluer vers un même poste ou une autre fonction, une autre entreprise, etc. Ainsi sont fixées les règles de vie en entreprise, même si une certaine « culture Y » apporte ses exigences en termes de sens à donner aux décisions et actions, et remet ainsi en cause certaines pratiques au profit d’une vraie réflexion sur la responsabilité sociale et sociétale de l’entreprise, vis-à-vis de son environnement et donc des hommes qui la composent et des autres…

L’homme-en-dehors-du-travail devrait logiquement s’affranchir de ces contraintes fortes de réussite, de compétition, de … gestion, afin de pouvoir profiter pleinement du temps qui lui reste pour… être ce qu’il est ou ce qu’il a envie d’être : jouir pleinement de la vie en compagnie de ses proches en appréciant les bons moments ou en trouvant du réconfort dans les moments plus compliqués. Nous ne savons pas précisément qui nous sommes, mais nous le sentons ; la connaissance de soi se fonde sur l’ensemble de ses actes et aussi sur un ressenti, ce qui rend complètement aléatoire une connaissance complète et donc une maîtrise totale du « soi »… influencé par tellement de données extérieures.

Mais en période de morosité ambiante où certaines personnes manquent de ressources nécessaires au quotidien (et d’autres considèrent… qu’elles en manquent.. parce qu’elles se comparent un peu trop à ceux qui ont plus), on parle de plus en plus de la vie quotidienne comme un « combat », comme un objet de « réussite » ou non, et l’on en vient à reconsidérer sa propre personne comme un moyen de réussir cette vie, ou de la « rater ».

On recherche la « maîtrise » dans tous les domaines de la vie, on cherche à se créer une personnalité en fonction des choix qu’on fait et en fonction des décisions qu’on prend et qui débouchent sur des actions… On nie complètement les limites qui nous sont propres et qui sont également  le fait de notre environnement et des aléas du quotidien. On nous invite en permanence à reprendre le « pouvoir » sur nous-mêmes, sur les événements, les autres personnes, alors que ce pouvoir est purement fictif ; en prenant le pouvoir sur les événements, on nie le fait que tout ne dépend pas de soi mais d’un environnement, d’une histoire, d’autres vies… Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas agir pour changer le cours des choses surtout quand il semble que l’éthique est absente ; au contraire, on est forcément concerné quand on a conscience de ses propres limites et qu’on ne rapporte pas tout à la gestion ; être conscient de ses propres limites, c’est nécessairement être conscient de la limite des autres, ceux qui ne parviennent pas à trouver des solutions pour « bien vivre », à savoir ces solutions que la société impose : un travail, un toit, des activités, … bref, la vie normale. Si la vie doit « se maîtriser», ceux qui ne le parviennent pas sont des incompétents ? Est-ce que ce seront les coachs qui leur permettront de manger à leur faim et de convaincre les huissiers de les laisser tranquilles ?

Considérer son propre développement comme le résultat d’une compétence de vie (ou de compétenceS de vie), c’est laisser la place à l’exclusion de ceux qui n’ont pas les mêmes « résultats », alors qu’ils ne se sont sûrement pas fixé les mêmes objectifs.  Ces personnes-là sont évaluées, jugées, et donc « indignes » d’une conception d’un savoir-vivre fondé sur le « pouvoir » de se développer.

Le développement de soi ainsi compris comme compétence de vie ne permet que de renforcer l’égo face aux difficultés quotidiennes. Il permet de donner des grilles pour classer dans son environnement tout ce qui est considéré comme bon et comme néfaste. Alors qu’au lieu de classer, on pourrait avoir envie de changer. Changer ce qu’on peut changer, en connaissant nos limites. Mais pour cela, il faut se sentir concerné. L’idée de prendre le pouvoir sur soi et son environnement ne permet que de modifier ce que l’on a choisi de modifier pour accomplir son propre dessein. Au contraire, l’idée de comprendre ses propres limites et celles des autres ouvrent la voie à une volonté de changer ce qu’on peut changer, par solidarité et surtout par éthique. L’éthique ne peut se fonder que sur une pleine conscience et connaissance des limites de la nature et de nos actions …

 

Entre « faire ce qu’on veut » pour mieux contrôler et « faire ce qu’on peut » pour l’éthique, il y a comme un fossé…

 

Bref, faut-il vraiment « gérer son image » ou plutôt tenter de penser un peu à soi, et par extension aux autres ? Comment guérir les maux de l’âme si le développement de l’égo commence à montrer ses travers et rend ainsi toute pratique honnête et réfléchie de l’accompagnement comme trompeuse ? La bienveillance ne suffit pas, on peut rencontrer des gourous qui s’ignorent…

 

Attention donc à ce qu’on entend par « développement personnel », à vous de déceler… la possible « arnaque », le possible « gourou » masqué.

 

 

Comment reconnaître un gourou ?

Le gourou veut se rendre indispensable au lieu de vouloir au plus vite être inutile et vous laisser dialoguer avec vous-même.

Le gourou vous encourage à penser comme lui au lieu de vous encourager à penser… tout court.

Le gourou vous fournit tout plein d’outils soi-disant indispensables pour convaincre les autres, mais absolument rien pour les comprendre et pour mieux appréhender vos relations avec eux.

Le gourou vous donne la vérité au lieu de vous encourager à la chercher.

Le gourou vous aide à vous contrôler au lieu de vous aider à vous lâcher, à être vous-même…

Le gourou vous déclare en fin de séminaire que la formation est terminée, alors qu’elle ne fait que commencer une fois que vous en êtes sorti.

Le gourou veut vous faire croire que la vie est facile si vous vous en donnez la peine, alors qu’elle est difficile même pour les plus courageux et nécessitent une remise en question permanente.

 

Bref le gourou se prend pour un remède et un thérapeute en même temps, alors que le remède est dans le temps que vous prenez à penser à tout cela… Le  gourou se concentre uniquement sur le comment, et ne vous permet pas d’oser demander « pourquoi, pour quoi, pourquoi pas ? »… comme un enfant, philosophe inné qui regarde avec ses petits yeux grand ouverts les mouvements du cosmos et tente de nouvelles expériences pour mieux comprendre son environnement en vous posant des questions souvent… déstabilisantes, puisqu’elles remettent en cause notre « ordre », et donc tous nos indicateurs… de pilotage et de gestion de vie.

 

 

La philosophie comme remède ?

Ainsi, la vie réserve souvent des surprises et des difficultés, cela fait partie de nos propres limites, on ne peut pas tout prévoir ni tout contrôler, ce qui ne doit pas en revanche laisser un goût d’inachevé ou d’incompétence à nos lèvres. Bien au contraire… Comment se faire aider ? Existe-t-il un remède pour nous aider à rester conscient de nos limites tout en nous aidant à avancer ? Boèce s’est retrouvé condamné à mort en 524 (ap. JC) un peu à la manière de Socrate, pour avoir osé défendre ses idées et celui qu’il considérait comme innocent… Entre les séances de torture et le moment fatidique de l’exécution, il a écrit dans sa cellule La Consolation de Philosophie afin de puiser dans la réflexion la force de tenir et de trouver un sens à sa condition. Alors qu’il se lamente sur son sort, Philosophie lui déclare « Je connais maintenant, dit-elle, une autre cause de ta maladie, peut-être la principale : tu as cessé de savoir ce que tu es ».  Elle lui prescrit alors « pendant un moment […] un traitement plus doux. Ainsi, l’enflure qui s’est durcie quand y ont pénétré les troubles, s’amollira sous un léger massage afin de préparer l’action d’un médicament plus efficace. ». C’est le dialogue avec lui-même qui va combler ce temps d’attente, et même si le sort n’en sera pas pour autant modifié et que cette condamnation reste injuste, Boèce trouve dans ce dialogue un réconfort car toutes les causes n’ont pas nécessairement une explication rationnelle et l’humain a la capacité de changer le cours des choses. Capacité et pouvoir sont souvent confondus, mais la capacité réside dans la compréhension du possible alors que le pouvoir prône plutôt  la mise en place d’une référence vis-à-vis de laquelle l’opposition est impossible.

 

Finalement le bien-être qu’on nous promet souvent ne reposerait-il pas davantage sur une ouverture sur le monde et sur nos capacités à le changer ? Pourquoi alors nous vendre et vanter en permanence les mérites de la maîtrise de soi et de la gestion de son image pour « donner l’exemple » sur la compétence de vie ?  Le bien-être n’est donc pas un « savoir-être » et le bien vivre un « savoir-vivre ». Il s’agit plutôt comme nous l’enseignaient déjà les anciens d’un art de vivre qui repose sur le regard que l’on porte sur le monde. Le savoir est important pour comprendre, ce n’est pas une compétence pour être mais pour comprendre l’être dans son ensemble..

Si on nous dit qu’il faut  « savoir être » pour mieux maîtriser son environnement, on ne pourra pas s’étonner de se retrouver incompétent à un moment ou un autre de notre vie… quand on est touché par la fragilité de l’âge, de la précarité… Et ce n’est pas le but. Il s’agit plutôt de savoir comprendre pour mieux agir en fonction  de nos capacités et des besoins de notre environnement.

Renversons nos exigences, soyons juste un peu plus… ouverts.

Des temps de réflexion, lecture, débat, sont aujourd’hui indispensables… pourquoi pas en entreprise, en formation, et… en libre accès comme à la bonne époque de l’agora ? Internet est une offre qui pourrait le permettre…

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One Response to “Gérer son image… mais encore ?”

  1. evoportail.fr Says:

    Très bon article ! Je pense que le développement personnel concerne surtout le développement de son propre égo.

    Beaucoup de personnes marchent plus aux compliments et à la reconnaissance qu’à la motivation pécuniaire.

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