Philosophie pour l'entreprise et pour les esprits entrepreneurs

Tous imposteurs?


Vendredi, septembre 20th, 2019

Tous imposteurs?

 

Comme tous les vendredis, retrouvez ma chronique radio sur RCF Alsace, à 12h25. 

Version texte, et le podcast sous le texte!

Cette semaine, je vous propose une question :

Sommes-nous tous des imposteurs?

 

Le mot imposteur est teinté d’une connotation très péjorative, peu avouent spontanément se retrouver dans cette appellation, exceptées quelques personnes souvent jugées peu sûres d’elles (à tort ou à raison….?) Ne retenons pas uniquement la caricature de l’imposteur.

 

L’imposture, de quoi s’agit-il?

Imposteur a pour racine latine imponere, qui signifie tromper. L’imposteur trompe son entourage. Il joue avec une ou plusieurs images pour parvenir à ses fins, il abuse d’une forme de crédulité. Ce n’est donc pas seulement la question de la sincérité qui est mise à mal, et ce serait réducteur de n’associer l’imposteur qu’à des considérations morales. En fait, c’est surtout la question de la légitimité qui est mise en exergue dans le qualificatif d’imposteur : quelle légitimité accorder à l’image de celui ou celle qui attend quelque chose de nous, que ce soit une action, un service rendu, ou tout simplement de l’écoute, de la considération, ou même de l’amour ? Quelle autorité lui reconnaît-on ? Qu’est-ce qui lui donne du crédit (impôt à la même racine, imponere) ? Il s’agit bien entendu de normes, de références partagées, et ces normes-là sont-elles susceptibles d’être remises en cause ?

 

Demander si nous sommes tous des imposteurs, c’est interroger notre légitimité à tous, notre crédibilité, nos intentions, quand nous exprimons une idée, une opinion, une doctrine, une vérité, un sentiment, bref tout simplement une manière d’être en relation avec d’autres. Par ailleurs qui suis-je moi qui viens vous parler de philosophie tous les vendredis, qu’est-ce qui me permet de prendre ce micro pour venir poser des questions et proposer quelque argumentation que ce soit ?

Et en quoi se poser la question de la légitimité de nos interlocuteurs est-elle pertinente ? Chaque relation n’implique pas ce type de questionnement, la confiance étant souvent le lien le plus précieux pour progresser en intimité.

 

L’imposture face à l’authenticité, à la vertu, à la bienveillance

L’authenticité étant devenue un concept marketing visant à attirer une certaine clientèle vers des produits moins vertueux qu’il n’y paraît lorsque l’on regarde la globalité de leur cycle de vie (conception, fabrication, emballage, distribution, livraison, usure, etc…), la sincérité étant revendiquée par de fieffés menteurs, les promesses n’engageant souvent que ceux qui les croient, et les questions d’audience primant sur le contenu d’un propos dans la survie de certains médias, il est devenu urgent de développer nos facultés de discernement pour interroger la légitimité de ce qui nous est proposé si facilement, comme sur un plateau. On n’a jamais autant vanté les formations de prises de parole en public, de rhétorique, d’éloquence, de postures verbales et non verbales….. ! Socrate et Platon démontaient déjà les discours des Sophistes, experts en rhétorique et tromperie, et pourtant aujourd’hui on nous forme au story telling pour asseoir notre argumentation sur la séduction et la force des images et des émotions pour marquer un auditoire… le marquer non pas sur le contenu de notre discours, mais sur notre personne….

 

Qui n’a pas croisé un jour une personne qui paraît beaucoup moins équilibrée ou cultivée que l’image qu’elle donne sur les réseaux sociaux? Quel utilisateur d’applications de rencontres ne s’est pas plaint de ne pas retrouver au moment de la rencontre physique, l’être si délicat caché derrière son téléphone ? Qui n’a jamais été déçu par un proche qui n’a pas su montrer d’empathie ou de présence au moment où on aurait aimé son soutien, et qui pourtant se faisait passer pour un ami? Et je ne rentrerai même pas dans les cas extrêmes de perversité qui pourtant font la une des journaux, notamment avec les féminicides, qui ne sont qu’un dramatique exemple de résultats possibles de relations biaisées.

 

 

Nous ne pouvons pas tout savoir, nous sommes donc amenés régulièrement à devoir faire confiance et à déléguer à d’autres l’art de nous éclairer sur certains sujets. Les auteurs, les éducateurs, les experts, mais aussi les commerciaux, les managers, les coachs, et tous ceux à qui on remet quotidiennement ou épisodiquement notre vulnérabilité. Et on est parfois ou souvent déçu ou insatisfait.

Parallèlement, quand nous devons nous-même convaincre, nous sommes tentés d’enjoliver un peu nos qualités, notre personnalité…. Quand nous recherchons un emploi et que nous postulons sur un site, si l’on est bien conscient que ce sont les algorithmes qui opèrent la première sélection, nous tentons de faire coller nos compétences aux critères demandés. Quand nous devons mener plusieurs missions de front dans une journée et que par conséquent, le temps nous est compté, nous ne nous embarrassons pas toujours avec le fond de ce qu’il faut faire ou de ce qu’il faut expliquer à notre entourage ou à nos enfants, nous séduisons pour obtenir un accord et gagner du temps… Sans parler de tous les artifices que nous utilisons dans nos tenues pour répondre à des codes, pour rassurer, évoquer une élégance qui pourtant est avant tout une attitude générale…

 

Alors peut-on éviter d’être des imposteurs ?

L’imposteur est le révélateur des travers de son époque. L’imposture limite la créativité et l’audace, elle met en danger les liens de confiance. Donc si l’on ne peut éviter d’être ponctuellement des imposteurs, parfois sans le vouloir, on peut aussi vouloir déjouer les pièges de la facilité. Le plus sain est de reconnaître ce côté imposteur que l’on a tous, et de regarder avec beaucoup de méfiance ceux qui ne veulent pas en entendre parler…. Cela s’appelle le courage et on en parlera dans une prochaine chronique.

 

Les conseils de lecture du jour, histoire d’approfondir un peu

D’abord une pièce de théâtre, Tartuffe de Molière, un modèle d’imposture. Evidemment Le Gorgias et Le Sophiste, 2 dialogues de Platon consacrés au sujet de la tromperie par la rhétorique. Et plus près de nous un essai d’un héritier de Foucault et Canguilhem Roland Gori, La Fabrique des Imposteurs, qui tente de dévoiler les causes sociales de l’imposture, le poids des normes et les lieux dans lesquels elle se déploie en toute liberté.

 

N’hésitez pas à me contacter sur Linked’In pour me poser toutes vos questions ! ici

Le podcast :

Social Share Toolbar

Nelly Margotton

Tags: , , , , ,

Comments are closed.