Philosophie pour l'entreprise et pour les esprits entrepreneurs

L'entreprosophe – l'entreprise en questions


Vendredi, octobre 11th, 2019

Réhabiliter l’intuition, au travail et ailleurs…

La notion d’intuition mérite sans doute d’être réhabilitée tant elle a été malmenée, notamment dans le monde professionnel. Mon propos, dans les lignes qui suivent, vise à rappeler à quel point l’intuition est le fruit d’un véritable effort et qu’elle manifeste une ouverture au monde qui laisse découvrir de multiples potentialités pour celle ou celui qui saura lui faire confiance.

Je vais donc commencer avec une citation du grand Einstein, car l’intuition n’est pas qu’une lubie de philosophe, mais elle est tout à fait valorisée par des génies qui ont le sens du concret aussi, et on verra que l’intuition a qqc à voir avec la physique ! Donc Einstein nous a dit :

« Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don ».

Eh oui, Einstein, lui-même a fait preuve d’intuition dans ses travaux recherches… et il aimait rappeler à quel point elle a été essentielle tout au long de sa vie…

 

L’intuition, parfois acclamée, parfois suspecte…

Nul ne remet en cause l’intuition de l’artiste qui s’exprimera dans la singularité et la beauté de son œuvre, dans l’intention d’un geste. On reconnaît aussi de l’intuition au cuisinier qui sait doser les différentes saveurs et les marier entre elles pour ravir nos papilles. On applaudit l’intuition du footballer qui tire au bon moment en pleine lucarne ou fait une passe décisive. On l’applaudit aussi chez les entrepreneurs les plus prestigieux qui ont trouvé leur public et le bon moment pour dévoiler leurs produits innovants. On sait qu’un négociateur du RAID recourt sans réserve à son intuition pour faire face à un individu dangereux et le neutraliser en limitant les conséquences connexes…

On sait tout cela oui. Et pourtant au quotidien, cette intuition est plutôt malmenée, déconsidérée. Tout d’abord vraisemblablement parce qu’il est difficile de traduire par des mots son aspect souvent diffus, immédiat, direct, non mesurable… On va dire : « je l’ai senti comme cela », « c’était le moment », « c’était ce qu’il fallait faire »,  « c’était la direction à prendre ». Quand on en parle « après-coup », pour expliquer un acte de courage ou une réussite, l’intuition est considérée comme certes, indicible, mais légitime néanmoins…  Cette légitimité tient à la réalisation et à la pertinence d’une action, alors même qu’elle a été initiée par une intuition…

Après coup oui, mais pas avant, pas en anticipation, surtout si on est face à des personnes qui attendent, voire exigent des éléments rationnels pour justifier un choix. Imaginez-vous face à un banquier, solliciter un prêt au motif qu’une intuition vous conduit à investir dans tel ou tel domaine, ou demander à votre employeur de vous laisser lancer un nouveau projet parce que « vous le sentez bien »… Vous provoquerez de la méfiance. Ce côté imprévisible rend mal à l’aise. Impossible de mesurer la force d’une intuition, dont on parle en intensité, qui ne se mesure pas.  On la confond sans doute avec l’instinct qui tient pourtant davantage de la survie que de la décision. Ou avec ce qu’on appelle le « pifomètre » qui tient surtout du hasard… Celui qui aura une intuition devra réaliser un business plan, proposer des indicateurs et des garanties, bref, donner à ses interlocuteurs de quoi mesurer la pertinence de son intuition, ou de son « projet » dira-t-il plutôt. On gère un projet, pas une intuition…

 

Quand l’intuition crée du lien

En plus d’être difficile voire impossible à verbaliser ou à exprimer rationnellement de manière satisfaisante, elle nous renvoie à du matériel, à de la physique. Intuition a comme racine « intus », qui signifie « intérieur », et comme nous le rappelle le philosophe français Henri Bergson, l’intuition est une relation entre deux intériorités, l’intériorité de celui qui ressent l’intuition, et celle de la situation ou de l’être observé… Selon Bergson, l’intuition nous relie à l’élan vital, au mouvement, à la durée, au processus… Alors que nous sommes habitués à évoquer plutôt des critères extérieurs, des dimensions, des divisions de temps (heures, minutes, seconde), l’intuition nous relie à l’intensité de ces aspects, ce qui s’éprouve, se vit, et donc se ressent, avec son corps notamment, associé à l’expérience, la mémoire et l’imagination. Corps souvent disqualifié de nos relations où tout doit être rationalisé, mesuré. En entreprise, la place du corps n’est envisagée que du point de vue rationnel, avec l’ergonomie, les gestes et postures, la taille des espaces de travail,…., on ne l’envisage pas comme une présence réelle qui a sa propre puissance au service des missions… On dit bien qu’on « gère » ses relations, son stress, ses priorités, qu’on « optimise » son temps, qu’on « développe » et « augmente » ses capacités. En revanche, on ne parle que très peu de l’ « intensité » d’une mission, de l’ « élan » vers certaines relation, de l’ « emprise » d’une gêne, … Sauf en poésie, en littérature. La force de ce qu’on éprouve trouve des échos dans l’imaginaire, et c’est ce qui nous permet de donner du sens à ces impressions.

Pour Bergson encore, rien n’est plus opposé à l’intuition que l’activité machinale, automatique. Il y a une réflexion (au sens de « réflexif ») dans l’intuition, un retour sur ce qui est éprouvé, un examen attentif qui vise à appréhender le sens de ces impressions. Ce qui sous-entend évidemment un travail, un effort, une volonté, de l’exercice… Comme l’artiste, le cuisinier, l’artisan, le footballer, le négociateur dont nous parlions plus haut, qui n’improvisent pas leur geste mais entrent « en sympathie » avec la situation, ils comprennent la singularité de ce qui est en jeu, et leur permet d’envisager une réponse, ou le courage d’agir dont nous parlions la semaine dernière. Cette intuition est le fruit d’un vrai effort, d’une expérience qui renforce les liens avec certaines formes de situations, un travail réflexif a été élaboré…

 

Et si l’intuition donnait du sens au travail ?

Et pourtant…, l’intuition provoque bien peu d’enthousiasme et de la suspicion. Elle est absente des arguments managériaux, des critères de recrutement dans les offres d’emploi, des programmes scolaires ou des différents apprentissages développés partout où la raison et le rationnel sont désignés comme les plus légitimes critères de sélection.

 

Les potentialités de sa réhabilitation sont pourtant nombreux, notamment quand on veut envisager la quête de sens… , quand on veut donner du sens. Le « sens » a plusieurs significations, il nous renvoie aussi au sensible même si on feint de l’oublier souvent, aux corps, aux liens, et donc à ce qui n’est pas mesurable. A l’intensité, à l’intériorité.  Et si la volonté de donner du sens (comme on le dit partout) était une manière de réhabiliter l’intuition ? Si cette capacité de dépasser les prescriptions et d’entrer en sympathie avec son environnement professionnel donnait un vrai « sens » au travail ?

Dernier mot : l’intuition a cette faculté d’impliquer aussi les hommes… Quand on leur demande comment ils sentent un projet, ce qu’ils en entendent, ce qu’ils en imaginent, n’est-ce pas déjà une manière de les impliquer et de créer un dialogue fertile afin d’envisager des idées sous différentes perspectives ? Une manière de créer du lien en interne et en externe ?

 

Conseil de lecture du jour

Je vous ai parlé de Bergson, donc je vous propose de le lire… On parle de lui parfois en entreprise en citant son célèbre conseil :  » Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action »… Pour ceux qui veulent entrer progressivement dans sa pensée et comprendre sa conception de l’importance de l’INTUITION, je conseille par exemple La Philosophie de Bergson de Anne-Claire Désesquelles, puis les écrits de Bergson, sans doute La Pensée et le mouvant qui consacre tout un chapitre à l’intuition philosophique. Ou alors laissez-vous guider par votre intuition pour choisir un de ses ouvrage…

 

(Comme tous les vendredis, retrouvez ma chronique radio sur RCF Alsace, à 12h25.  Ce billet en est la transcription écrite, avec quelques compléments)

Social Share Toolbar

 

 

Nelly Margotton

Vendredi, octobre 4th, 2019

Le courageux face au super-héros…

 

Comme tous les vendredis, retrouvez ma chronique radio sur RCF Alsace, à 12h25. 

En voici la transcription écrite 

Le thème de la semaine : On confond souvent les courageux avec les super-héros, figures de la virilité et de l’indépendance… En quoi le courage est-il surtout proprement humain?

Le courage a la particularité de nous engager dans l’action altruiste et porteuse de sens,  c’est pourquoi la philosophie a son rôle à jouer dans l’éclairage de cette notion qui porte certaines de nos actions, de nos choix surtout à l’heure où l’on confond souvent le courage avec une forme d’opportunisme et d’imposture

Le courage est davantage relié :

- à l’action plutôt qu’au déclaratif ou au discours,

- à la générosité plutôt qu’à la mise en scène,

- à la discrétion plutôt qu’aux projecteurs,

- à la présence dans l’instant plutôt qu’aux résultats à atteindre…

 

Remise en cause de la figure de super-héros : confusion entre indépendance et autonomie

La figure du courage est communément associée à celle du super héros… qui a plusieurs caractéristiques dont celle de l’individu indépendant, et aussi celle de la virilité, même si récemment on voit apparaître quelques personnages féminins dans ce type de fiction.

-          La virilité est sans doute liée à l’histoire du mot courage, qui en grec ancien était désigné par le mot ἀνδρεία prononcé « andreia », avec sa racine « andr » qui signifie homme, masculin. Courage et virilité étaient synonymes…  Ainsi, quand on nous demande de citer des figures de courage, nous prononçons effectivement souvent des noms d’hommes : Gandhi, Martin Luther King, Ulysse, Mandela… Cela a évidemment des conséquences sur le regard porté sur les femmes courageuses, parfois dubitatif pour ne pas dire méfiant voire sarcastique ou accusateur… Pas toujours mais nul ne peut nier que d’immenses préjugés subsistent…

-          L’autre caractéristique de la figure du super-héros comme modèle erroné du courage, c’est l’idée d’un individu indépendant…, c’est à dire l’individu appelé à la rescousse et capable de faire des miracles par la seule force de sa volonté, et destiné à être vu comme une icône, et pas comme un modèle qui insuffle de l’énergie aux autres et leur permet d’être courageux. Il est ici question de la confusion habituelle entre l’indépendance et l’autonomie… L’indépendance désigne souvent l’idée que l’individu décide sans se laisser soumettre à quelqu’influence que ce soit, ce qui est déjà discutable en soi, et laisse aussi supposer la négation de toutes les interdépendances et des liens qu’il entretient avec son environnement et tous ses semblables. L’autonomie quant à elle désigne la capacité de fonder ses propres lois, ses propres solutions… mais à partir d’une éducation et de la prise en compte de la loi des hommes, celle qui lui préexiste. L’autonomie est en fait une capacité de saisir des opportunités et de savoir faire face… aux autres, en tenant compte des autres. Elle n’évoque aucunement un super-héros, donc, qui détiendrait de lui-même sa toute-puissance d’agir, mais un individu parmi ses semblables qui agit dans et pour son environnement.

 

Enfin, alors que le super-héros est considéré comme tel une fois pour toutes, l’homme courageux ne peut manifester la réalité de son courage que dans l’action. Comme nous l’expliquait Vladimir Jankélévitch, on ne peut être courageux une fois pour toutes, et les courageux sont des éternels « commençants » et recommançants. Le courage se manifeste dans l’action et uniquement dans l’action. C’est là que réside l’autonomie qui accompagne l’individu, dans l’instant donc, et l’action juste au bon moment…. Tout cela n’est évidemment pas que rationnel, et nous parlerons dans notre prochaine chronique du rôle de l’intuition qui est souvent déterminante… et qui est fortement reliée à l’éducation et l’expérience.

 

Donc le courageux n’est pas un super-héros mais un de nos semblables, et son courage n’est pas définitif, ce n’est pas une identité fixe, mais un moment clé qui peut susciter un élan vers d’autres actions courageuses…

 

Etre courageux, c’est aussi devenir sujet

Une des philosophes actuelles qui travaille beaucoup sur la notion de courage, et qui est aussi une lectrice attentive de Jankélévitch, Cynthia Fleury,  nous explique que l’individu devient sujet dans le courage, dans le sens où sa réponse à la situation n’est pas une réponse automatique, ce n’est pas un réflexe, c’est la capacité de prendre sa part et sa place dans son monde, et de ne pas déléguer à quiconque l’action qu’il s’agit de mener, là tout de suite, pour répondre à un enjeu (sauver une vie, s’opposer à un danger, dire stop à des agissements, …).

Dans le courage, on reconnaît du désintérêt, de la fraternité, de l’autonomie qui comme nous le disions plus haut est affaire d’éducation, et la volonté de se dépasser. Notre moi s’affirme donc dans la mesure où il sort d’une forme de pilotage automatique, de mimétisme ou comme nous le disions la semaine dernière et celle d’avant, du conformisme et de l’imposture. Le courage crée du nouveau, et porte la vertu de l’exemplarité. Contrairement au super-héros, le courageux ne souhaite pas être applaudi mais engager un cercle vertueux de décisions à prendre face au danger de l’inaction. Cynthia Fleury nous rappelle d’ailleurs à quel point le prix de la lâcheté est bien supérieur à celui du courage… puisque la lâcheté (ou plus précisément l’absence de courage) nous éloigne de notre humanité, humanité qui se traduit dans l’action autonome, et dans la dimension éthique qui accompagne l’action… Peut-être parce que le mot « courage » a la même racine que le mot « cœur » ?

 

Conseil de lectures

Je vous « encourage » (mot inapproprié pour faire une touche d’humour…) évidemment à découvrir La Fin du courage de Cynthia Fleury, puis d’enchaîner avec un autre de ses ouvrages, Les Irremplaçables. Ainsi, vous découvrirez le lien fort entre l’éthique et le courage, ainsi qu’avec la confiance en l’avenir, entre autres…

 

Et donc je ne vous souhaite pas bon courage en cette fin de semaine, mais tout simplement une bonne journée ou soirée, et je vous remercie d’avoir lu jusqu’ici!

Social Share Toolbar

Nelly Margotton

Vendredi, septembre 27th, 2019

Le parler-vrai, une forme de courage

Comme tous les vendredis, retrouvez ma chronique radio sur RCF Alsace, à 12h25. 

En voici la transcription écrite 

Le thème de la semaine : le parler-vrai, une forme de courage

Comme nous l’évoquions la semaine dernière, nous sommes tous concernés par l’imposture, à des degrés plus ou moins forts, par les masques que nous sommes amenés à porter souvent, ou pour faire face à ceux à qui nous souhaitons donner notre confiance. L’imposture est en effet une forme de renoncement à notre capacité de créer sa propre réponse à une situation. L’imposture a un lien avec la norme et le conformisme, elle donne une réponse toute faite ou dictée par les besoins de la séduction. Je dois convaincre mon ou mes interlocuteurs en requérant leur crédulité, en asseyant ma crédibilité et ma légitimité sur une forme de ruse qui les invite à prendre parti pour moi. Besoin de reconnaissance chez les uns  (dans le meilleur des cas) ou  perversion chez d’autres (dans le pire des cas), la tromperie de l’imposteur peut être sans réelle conséquence ou au contraire conduire l’autre à se perdre… Ce besoin de reconnaissance de l’imposteur l’incite à épouser des critères établis, acceptés ou même admirés par les autres, s’approcher d’une norme de ce qui est approuvé, ou apprécié, ou admiré. Mais rien de nouveau ne peut ainsi se créer…

 

Néanmoins, je ne voudrais pas que ces propos renforcent chez certains la tendance à relever de l’imposture partout et tout le temps et à se méfier a priori de tout le monde. La défiance actuelle vis-à-vis de certaines prises de parole n’est pas propice à la lucidité. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas crédule qu’on est pour autant lucide….  Relever une imposture nécessite du recul, de la prise de hauteur et évidemment de la culture et la capacité à interroger les évidences. La méthode philosophique est donc tout appropriée grâce à l’art du questionnement !…

 

En outre, certains individus ont tendance à se considérer eux-mêmes en permanence comme des imposteurs, ne se trouvant jamais suffisamment légitimes dans leur approche, dans leurs réponses, dans leur métier, alors que souvent, leur implication et leur capacité à se remettre en question est plutôt une preuve de grande légitimité. La conscience du caractère non absolu de notre rapport au réel est très présente chez ces personnes et leur laisse un goût d’inachevé, leur laissant penser qu’elles ne connaissent pas entièrement le sujet de leur propos… Ce qui n’est pas totalement faux, toutefois, ce signe d’humilité est un gage d’absence de volonté de tromper l’autre… On appelle cela communément le syndrome de l’imposteur même si cette terminologie recouvre d’autres aspects encore…

Pourquoi opposer imposture et courage ?

L’imposture, quand elle est démasquée, fait prendre conscience de la fragilité des liens, et remet en cause la confiance qu’on accorde à certaines caractéristiques comme des titres particuliers, des diplômes, des récompenses, de la notoriété. On pourrait dire que l’imposteur parle faux. Ce qui m’amène au concept antique et grec de parrhêsia qui désigne la capacité de tout dire, et donc de parler vrai. Si je cite Michel Foucault pour être plus précise, « Parrhêsia, étymologiquement, c’est le fait de tout dire (franchise, ouverture de parole, ouverture d’esprit, ouverture de langage, liberté de parole). Les Latins traduisent en général parrhêsia par libertas. C’est l’ouverture qui fait qu’on dit, qu’on dit ce qu’on a à dire, qu’on dit ce qu’on a envie de dire, qu’on dit ce qu’on pense pouvoir dire, parce que c’est nécessaire, parce que c’est utile, parce que c’est vrai.» Michel Foucault, L’herméneutique du sujet,

 

Dans la parrhêsia, nul besoin de coller à une norme ou de se soucier de séduire son auditoire, ce n’est pas le but. L’objectif n’est pas de plaire, il y a même une prise de risque à préférer parler vrai plutôt que déclarer ce que nos interlocuteurs préfèreraient entendre. De même, celui qui parle vrai est prêt à tout entendre de la part de celui à qui il demande de lui parler vrai. Alors qu’est-ce que ce vrai me direz-vous ? Qu’est-ce que cette vérité ? Evidemment cela mériterait beaucoup plus que le temps d’une chronique pour y répondre, L’idée qui est défendue là est surtout l’effort de ne pas s’en tenir aux apparences, à la facilité, aux solutions toutes faites, aux préjugés, mais de réfléchir réellement à la situation à laquelle on fait face. Cela est bien sûr une question d’éducation. Et par ailleurs on peut considérer la parrhêsia comme une forme d’éducation….

 

Et petite parenthèse : savez vous que « éducation » et « séduction » ont pour racine latine commune ducere, qui signifie conduire…. Alors que l’éducation vise à conduire au-dessus, au sens d’instruire et d’élever, séduction signifie plutôt conduire à soi… Cela en dit long sur la différence entre la parrhêsia et l’imposture, n’est-ce pas… La parrhêsia désigne le courage de la vérité alors que l’imposture met en lumière la facilité de la tromperie, du prêt-à-penser, du conformisme…., dans le sens où l’on ne cherche pas à élever la personne mais à la tenir dans son rôle et éventuellement sous son influence….

 

Le courage par définition n’est pas un élan naturel, il est résistance – d’abord à soi, à certaines  de nos tendances naturelles (lâcheté, paresse, confort, sécurité …). Il s’agit ici du courage de dire non à la facilité pour un oui qui manifeste un rapport au réel le plus ouvert possible, ce qui n’est pas qu’un rapport rationnel… Nous aurons l’occasion d’en reparler lors de prochaines chroniques sur le courage, et aussi sur l’intuition !

Le conseil de lecture du jour

Je vous ai donné quelques références la semaine  dernière en lien avec l’imposture (Le Gorgias et Le Sophiste de Platon et la Fabrique des Imposteurs de Roland Gori). Cette semaine, je vous propose un livre de Foucault, Le Courage de la Vérité, qui, dans cette retranscription de son dernier cours au Collège de France, nous présente justement le concept de parrhêsia comme condition d’une vie politique fondée sur une véritable éthique, inspirée notamment par les philosophes cyniques de la Grèce antique. C’est aussi un hommage à la philosophie qui nous aide à lutter contre les préjugés et l’imposture…

Social Share Toolbar

Nelly Margotton

Vendredi, septembre 20th, 2019

Tous imposteurs?

 

Comme tous les vendredis, retrouvez ma chronique radio sur RCF Alsace, à 12h25. 

Version texte, et le podcast sous le texte!

Cette semaine, je vous propose une question :

Sommes-nous tous des imposteurs?

 

Le mot imposteur est teinté d’une connotation très péjorative, peu avouent spontanément se retrouver dans cette appellation, exceptées quelques personnes souvent jugées peu sûres d’elles (à tort ou à raison….?) Ne retenons pas uniquement la caricature de l’imposteur.

 

L’imposture, de quoi s’agit-il?

Imposteur a pour racine latine imponere, qui signifie tromper. L’imposteur trompe son entourage. Il joue avec une ou plusieurs images pour parvenir à ses fins, il abuse d’une forme de crédulité. Ce n’est donc pas seulement la question de la sincérité qui est mise à mal, et ce serait réducteur de n’associer l’imposteur qu’à des considérations morales. En fait, c’est surtout la question de la légitimité qui est mise en exergue dans le qualificatif d’imposteur : quelle légitimité accorder à l’image de celui ou celle qui attend quelque chose de nous, que ce soit une action, un service rendu, ou tout simplement de l’écoute, de la considération, ou même de l’amour ? Quelle autorité lui reconnaît-on ? Qu’est-ce qui lui donne du crédit (impôt à la même racine, imponere) ? Il s’agit bien entendu de normes, de références partagées, et ces normes-là sont-elles susceptibles d’être remises en cause ?

 

Demander si nous sommes tous des imposteurs, c’est interroger notre légitimité à tous, notre crédibilité, nos intentions, quand nous exprimons une idée, une opinion, une doctrine, une vérité, un sentiment, bref tout simplement une manière d’être en relation avec d’autres. Par ailleurs qui suis-je moi qui viens vous parler de philosophie tous les vendredis, qu’est-ce qui me permet de prendre ce micro pour venir poser des questions et proposer quelque argumentation que ce soit ?

Et en quoi se poser la question de la légitimité de nos interlocuteurs est-elle pertinente ? Chaque relation n’implique pas ce type de questionnement, la confiance étant souvent le lien le plus précieux pour progresser en intimité.

 

L’imposture face à l’authenticité, à la vertu, à la bienveillance

L’authenticité étant devenue un concept marketing visant à attirer une certaine clientèle vers des produits moins vertueux qu’il n’y paraît lorsque l’on regarde la globalité de leur cycle de vie (conception, fabrication, emballage, distribution, livraison, usure, etc…), la sincérité étant revendiquée par de fieffés menteurs, les promesses n’engageant souvent que ceux qui les croient, et les questions d’audience primant sur le contenu d’un propos dans la survie de certains médias, il est devenu urgent de développer nos facultés de discernement pour interroger la légitimité de ce qui nous est proposé si facilement, comme sur un plateau. On n’a jamais autant vanté les formations de prises de parole en public, de rhétorique, d’éloquence, de postures verbales et non verbales….. ! Socrate et Platon démontaient déjà les discours des Sophistes, experts en rhétorique et tromperie, et pourtant aujourd’hui on nous forme au story telling pour asseoir notre argumentation sur la séduction et la force des images et des émotions pour marquer un auditoire… le marquer non pas sur le contenu de notre discours, mais sur notre personne….

 

Qui n’a pas croisé un jour une personne qui paraît beaucoup moins équilibrée ou cultivée que l’image qu’elle donne sur les réseaux sociaux? Quel utilisateur d’applications de rencontres ne s’est pas plaint de ne pas retrouver au moment de la rencontre physique, l’être si délicat caché derrière son téléphone ? Qui n’a jamais été déçu par un proche qui n’a pas su montrer d’empathie ou de présence au moment où on aurait aimé son soutien, et qui pourtant se faisait passer pour un ami? Et je ne rentrerai même pas dans les cas extrêmes de perversité qui pourtant font la une des journaux, notamment avec les féminicides, qui ne sont qu’un dramatique exemple de résultats possibles de relations biaisées.

 

 

Nous ne pouvons pas tout savoir, nous sommes donc amenés régulièrement à devoir faire confiance et à déléguer à d’autres l’art de nous éclairer sur certains sujets. Les auteurs, les éducateurs, les experts, mais aussi les commerciaux, les managers, les coachs, et tous ceux à qui on remet quotidiennement ou épisodiquement notre vulnérabilité. Et on est parfois ou souvent déçu ou insatisfait.

Parallèlement, quand nous devons nous-même convaincre, nous sommes tentés d’enjoliver un peu nos qualités, notre personnalité…. Quand nous recherchons un emploi et que nous postulons sur un site, si l’on est bien conscient que ce sont les algorithmes qui opèrent la première sélection, nous tentons de faire coller nos compétences aux critères demandés. Quand nous devons mener plusieurs missions de front dans une journée et que par conséquent, le temps nous est compté, nous ne nous embarrassons pas toujours avec le fond de ce qu’il faut faire ou de ce qu’il faut expliquer à notre entourage ou à nos enfants, nous séduisons pour obtenir un accord et gagner du temps… Sans parler de tous les artifices que nous utilisons dans nos tenues pour répondre à des codes, pour rassurer, évoquer une élégance qui pourtant est avant tout une attitude générale…

 

Alors peut-on éviter d’être des imposteurs ?

L’imposteur est le révélateur des travers de son époque. L’imposture limite la créativité et l’audace, elle met en danger les liens de confiance. Donc si l’on ne peut éviter d’être ponctuellement des imposteurs, parfois sans le vouloir, on peut aussi vouloir déjouer les pièges de la facilité. Le plus sain est de reconnaître ce côté imposteur que l’on a tous, et de regarder avec beaucoup de méfiance ceux qui ne veulent pas en entendre parler…. Cela s’appelle le courage et on en parlera dans une prochaine chronique.

 

Les conseils de lecture du jour, histoire d’approfondir un peu

D’abord une pièce de théâtre, Tartuffe de Molière, un modèle d’imposture. Evidemment Le Gorgias et Le Sophiste, 2 dialogues de Platon consacrés au sujet de la tromperie par la rhétorique. Et plus près de nous un essai d’un héritier de Foucault et Canguilhem Roland Gori, La Fabrique des Imposteurs, qui tente de dévoiler les causes sociales de l’imposture, le poids des normes et les lieux dans lesquels elle se déploie en toute liberté.

 

N’hésitez pas à me contacter sur Linked’In pour me poser toutes vos questions ! ici

Le podcast :

Social Share Toolbar

Nelly Margotton

Vendredi, septembre 13th, 2019

Qui cherche la vérité de l’homme doit s’emparer de sa douleur

 

Comme tous les vendredis, retrouvez ma chronique radio sur RCF Alsace, à 12h25. 

Voici la version écrite, et le podcast sous le texte!

Cette semaine, je vous propose cette citation « Qui cherche la vérité de l’homme doit s’emparer de sa douleur » de G. Bernanos…

 

 

 

Il ne vous aura sans doute pas échappé que c’est la rentrée littéraire.

Comme moi, vous avez sans doute commencé à dévorer quelques-uns de ses livres. Je suis en train de découvrir le dernier roman de Karine Tuil, Les Choses humaines, qui cite une magnifique phrase de l’auteur Georges Bernanos, et qui m’a suffisamment interpellée pour me donner envie d’en faire le fil rouge de la chronique d’aujourd’hui :

Qui cherche la vérité de l’homme doit s’emparer de sa douleur.”

Cette phrase énigmatique, qui m’a inspiré aujourd’hui une interprétation toute personnelle, suppose dans un premier temps d’interroger l’expression « vérité de l’homme »…

Vérité de l’homme?

S’agit-il d’une connaissance absolue d’une supposée nature humaine, connaissance hypothétique qui représente un idéal poursuivi depuis la nuit des temps par les penseurs de différentes obédiences ?

S’agit-il plutôt de la singularité de chaque personne perçue par un autre qui saura lire en elle ce qui la rend unique, ce qui dévoile ce que Nietzsche aurait appelé son style, jusqu’au grand style ?

Est-ce l’âme qui parvient à révéler sa substance grâce au regard qui la dévoile, car comme le suggérait Shakespeare, on peut lire une âme à travers un regard.

Est-ce un peu tout cela, la vérité de l’homme, d’un homme, d’une femme, d’un individu, unique et si semblable à d’autres de par sa condition ? Ou est-ce un peu tout à la fois, ce qui le rend semblable et aussi ce qui le différencie des autres…. Une vérité non absolue puisqu’elle ne peut se formuler dans un discours construit rationnellement, une vérité qui peut trouver différents moyens d’expression à travers d’autres formes de langage, notamment artistique. La peinture, la musique, la poésie, tentent depuis toujours de nous livrer certaines clés de la vérité d’une rencontre ou d’une personne aimée ou tout simplement observée.

 

Douleur et vérité de l’homme?

Je viens de parler d’expression artistique et il est vrai que souvent la musique, comme la poésie ou la peinture, nous invitent à entrer dans la nostalgie, la mélancolie, les failles, autant que les passions, les débordements, et bien d’autres expériences. L’art a cette faculté de ne pas dissocier âme et corps mais d’évoquer l’unité, celle des individus comme celle du monde, l’art est l’évocation sensible d’un rapport au monde. Avec ses douleurs.

 

Mais qu’est-ce qu’une douleur ? Pas toujours facile de ne pas confondre douleur et souffrance. La douleur a ceci de particulier qu’elle est localisable alors que la souffrance est plus diffuse. La douleur a son lieu, son terrain, même si elle s’empare de nous et nous possède plus que nous ne pourrions la posséder. Elle prend toute sa place, et parfois, toute la place. La souffrance est l’état prolongé de la douleur… Souffrance provient d’un mot latin sufferre ( de sub, sous, et ferre, porter) signifiant « supporter » dans le sens d’ »être assujetti », ou endurer. L’étymologie nous renvoie donc à la capacité humaine de faire face…. aux difficultés (et non à l’écroulement,…).

La douleur est donc un signal, elle nous rappelle notre fragilité et nous rappelle qu’il y a quelque chose à faire. Pour ressentir autre chose. Pour modifier le rapport au monde. C’est une expérience avant tout, une preuve de vie… Les Anciens comme les Stoïciens ou les Cyniques s’entraînaient à supporter la douleur pour dépasser un rapport au réel qui empêchait toute lucidité. On parle d’ailleurs des clowns tristes, ils représentent des symboles de ceux qui savent transcender ou sublimer leur douleur pour en faire un personnage qui donne généreusement l’opportunité de sourire.

 

La douleur est une expérience, toujours unique, qu’on ne peut partager. Elle donne une vérité, celle de notre union, de nos liens et de notre vulnérabilité, elle nous oblige à oublier de faire semblant…. Dis-moi où tu as mal, je te dirai qui tu es… dans le sens où la manière dont tu vis ta douleur exprime un rapport direct à ton environnement…

 

Conseils de lecture du jour ?

Comme chaque semaine, quelques références pour ceux qui souhaitent compléter sur la thématique de la douleur. On peut lire Sénèque, la Bible aussi qui nous parle des douleurs de Jésus, il faut lire Nietzsche qui les célèbre même comme condition de la grande santé, Simone Weil sur les accès ouverts par la douleur, ces auteurs qui se sont emparés de ce sujet dans leurs écrits.. Et plus près de nous, la philosophe et romancière Claire Marin, qui s’est fait remarquer ces derniers mois grâce à son essai Ruptures, et qui avait déjà avant écrit de nombreux essais sur la maladie, et un roman, Hors de moi.

 

N’hésitez pas à me contacter sur Linked’In pour me poser toutes vos questions ! ici

 

Version podcast :

Nelly Margotton

Vendredi, septembre 6th, 2019

Quand la polémique détruit tout dialogue

C’est la rentrée, et je reviens donc avec ma chronique radio sur RCF ALsace., tous les vendredis à 12h25 dans l’émission « Bienvenue chez vous ». Voici le texte et le podcast (en bas) pour lire et/ou écouter.

 

Les polémiques se sont enchaînées cet été, à un rythme qui a provoqué bien entendu l’oubli de certaines d’entre elles. Et la rentrée n’est pas en reste non plus. On peut en tout cas noter que ces polémiques sont pour la plupart attachées à des noms, donc à des personnes en particulier. L’ancien ministre de l’environnement François de Rugy. La jeune militante écologiste Greta Thunberg. Et ces derniers jours l’écrivain Yann Moix. 3 exemples emblématiques de la haine collective qu’est capable de susciter un comportement individuel ou plutôt l’image que renvoie ce comportement à l’opinion publique. Loin de moi l’idée de vouloir les comparer ou de considérer les reproches qu’on leur fait sous le même angle. Je souhaite plutôt parler de bruit, de brouhaha, qui couvre les vrais moments qui eux, se murmurent.

Revenons à ces polémiques donc. Les mots sont très durs, les jugements implacables. Et ceux qui s’aventurent à les défendre ou à tenter de renverser les perspectives pour inviter les détracteurs à aborder la réalité sous d’autres angles sont presque traités de la même manière.  Vous êtes sommés de choisir votre camp…

 

Mais quelle légitimité peut-on revendiquer dans cette boulimie de considérations tranchées, de jugements définitifs, de propos qui semblent revêtir une vocation universelle autoproclamée mais qui pourtant, ne font que renforcer le relativisme des idées majoritaires qui fluctuent souvent au gré des modes et des audiences ?

 

A quel moment prend-on réellement la mesure de la réalité ? La mesure qui nécessite le temps de l’observation, de l’interrogation, de la mise en perspective, de la réflexion, du doute, du retour à l’interrogation, de la formulation d’hypothèses qui peuvent toujours être confrontées à d’autres et donc revisitées ? C’est souvent le temps de la lecture qui va permettre ce recul, une vraie lecture, et le temps passé à décrypter la réalité est un dialogue, un dialogue avec ceux qui en savent plus que nous, ou qui regardent la situation avec une autre perspective, et un dialogue avec soi-même aussi.

 

Et puis…  tout cela n’est pas anodin, il semble bien que ce soit aussi un révélateur de certaines formes d’échanges aujourd’hui : chacun, à travers une opinion affichée, est assimilé exclusivement  à l’appartenance qu’il semble révéler à travers ses propos : appartenance politique, confessionnelle, territoriale, vestimentaire… Et on ne cherche pas plus loin. Ce n’est pas du dialogue, qui comme son nom l’indique, suppose la contradiction comme naturelle et acceptée.

 

Quelques mots d’Albert Camus

« Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique et l’insulte. Elle tient, entre les nations et les individus, et au niveau même des disciplines autrefois désintéressées, la place que tenait traditionnellement le dialogue réfléchi. Des milliers de voix, jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défense, exaltations. Mais quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenu aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi les hommes, mais dans un monde de silhouettes ». Camus donc. Le XXème siècle.

 

Rien de nouveau mais il semble que cette pratique se renforce avec les réseaux sociaux qui ont tendance à provoquer des comportements de masse.

 

Conseil de lecture du jour

Les mots de Camus que je vous ai lus sont cités dans le livre de la philosophe Marylin Maeso qui s’intitule Les Conspirateurs du silence, que je vous conseille vraiment tant son décryptage d’une certaine incapacité de débattre est pertinente et intéressante. Elle se fonde notamment sur un examen très concret et impliqué de ce qui se passe sur twitter où le lynchage est devenu trop souvent une tradition… Je la cite :

« Savoir penser contre soi-même n’est pas trahir ce en quoi l’on croit, mais respecter suffisamment ses valeurs pour mépriser ses opinions, et comprendre qu’il n’y a qu’un esprit dogmatique pour craindre l’épreuve de la contradiction » .  Elle nous apprend aussi à dialoguer, vraiment dialoguer.

En cette rentrée, souhaitons que les résolutions de ce nouveau départ aillent dans le sens d’une Invitation à changer de perspective et à dialoguer….

N’hésitez pas à me contacter sur Linked’In pour me poser toutes vos questions ! ici

Social Share Toolbar

Nelly Margotton

Vendredi, juillet 5th, 2019

Quelques livres de philosophie dans la valise…

A la question : « à quelle période prenez-vous davantage le temps de lire »,  vous êtes nombreux à répondre « pendant les vacances ». Sur les styles de lecture, les réponses sont plus variées. Magazines et romans pour se détendre certes, des essais politiques ou sur l’actualité.

Et pourquoi pas un peu de philosophie? Si les souvenirs des cours de terminale peuvent parfois vous laisser croire que ces livres ne sont pas accessibles et donc peu propices à une réelle détente, je vous invite à découvrir quelques ouvrages destinés à un plus grand public, bien écrits, sérieux non par élitisme mais parce qu’ils prennent le lecteur suffisamment au sérieux pour l’inviter à pénétrer les profondeurs de la pensée tout en le guidant avec douceur et rigueur…

Voici quelques ouvrages à (re)découvrir pour tous ceux qui, en quête de sens, souhaitent profiter des plages ou d’un hamac pour bouquiner, ralentir et penser…. C’est évidemment un choix subjectif qui dépend à la fois de mes lectures, ou des échanges que j’ai pu avoir avec des lecteurs non formés à la philosophie mais qui avaient tenté l’aventure de la découverte de ce type d’essais.

Ce sont les livres que j’ai présentés dans ma chronique radio hebdomadaire, au mois de juin et ce 05 juillet sur RCF Alsace, dans ma chronique « La pat’ philo » ! Je vous propose quelques catégories pour vous aider dans votre choix :

- des livres récents qui font ou ont fait l’actualité

- des ouvrages qui dénoncent certaines dérives du développement personnel

- quelques classiques

 

Des livres récents qui font ou ont fait l’actualité

  • Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme

Il s’agit du tout dernier essai de cette philosophe psychanalyste, qui étudie les outils de la régulation démocratique. Elle est (notamment) professeur Humanité et Santés au CNAM ainsi que de la chaire de philosophie à l’Hôpital Ste Anne à Paris. Le titre de cet essai évoque bien entendu le fameux L’Existentialisme est un humanisme de Sartre, parce qu’il s’en inspire au moins sur la conception de la responsabilité de chacun pour autrui, chaque responsabilité individuelle étant aussi une responsabilité pour tous. Cet essai dense et vivifiant ne compte qu’une trentaine de pages (!!!)  et représente une opportunité exceptionnelle d’entrer dans un texte de Cynthia Fleury pour ensuite poursuivre avec la lecture de ses ouvrages antérieurs, notamment les Irremplaçables qui est évoqué dans ce texte. Vous allez y découvrir la définition de ce qu’est le soin, en milieu hospitalier et par prolongement dans la société en général, comprendre à quel point sa prise en considération est une vraie opportunité d’éviter le ressentiment, une manière d’habiter le monde et de comprendre la force capacitaire de la vulnérabilité que nous partageons tous, mais que nous avons appris à masquer, souvent au détriment de notre individuation. On y trouve de beaux passages sur Canguilhem également qui rappelle que soigner un individu consiste à l’accompagner dans sa réinvention des normes de vie, la maladie étant créatrice de nouvelle norme et non une anormalité en tant que telle.  Pour citer Cynthia Fleury, « il n’y a pas de maladie mais seulement des sujets qui tombent malades », ce qui suggère la reconnaissance de la subjectivité dans le soin. Et enfin, une dernière citation pour vous donner envie de le lire : « Les machines sont conçues par les hommes, elles reproduisent leurs biais cognitifs et émotionnels. Plus on crée des machines, plus il faut renforcer la formation des hommes et « finaliser » la technique, afin que celle-ci maintienne l’homme dans son humanisme. »

 

  • Sylvain Tesson, Un été avec Homère

Tout le monde a entendu parlé d’Homère et de l’Illiade et l’Odyssée, mais qui les lit encore ?… Et pourtant, c’est une source inépuisable de célébration de la vie et de compréhension de nos existences. Alors si ces volumes vous paraissent sans doute un peu décourageants au premier abord, du fait de leur taille, vous pouvez vous initier à leur contenu grâce à cet ouvrage court dont vous avez peut-être entendu parlé, ou que vous avez lu,  il a eu beaucoup de succès à sa sortie il y a un an.  Dans l’avant-propos, Sylvain Tesson  nous écrit « Ouvrir l’Illiade & l’Odyssée revient à lire un quotidien. Ce journal du monde, écrit une fois pour toutes, fournit l’aveu que rien ne change sous le soleil de Zeus : l’homme reste fidèle à lui-même, animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité. Homère permet d’économiser l’abonnement à la presse ». Alors je ne cherche pas à me quereller avec les journalistes avec ce passage, mais juste à prendre un peu de recul avec le déferlement de certains types d’informations continues… Plus loin, l’auteur nous prévient « On avance dans l’Odyssée comme devant le miroir de sa propre âme. Là réside le génie : avoir tracé en quelques chants le contour de l’homme. » Une belle invitation à voyager avec le personnage d’Ulysse donc… et bien d’autres.

 

  • Andrea Marcolongo, La part du héros

Ce n’est pas tout à fait un livre de philosophie mais une invitation à interroger le rôle de la mythologie dans nos vies. « Le mythe est quelque chose qui n’a jamais eu lieu mais qui arrive toujours ». nous écrivait Roberto Calasso. La part du Héros qui en plus d’être passionnant, est écrit avec beaucoup de subtilité et de poésie, une grande sensibilité qui est assez logique pour cette amoureuse des langues anciennes qui a rencontré un énorme succès en Italie son pays et ailleurs dans le monde avec son ouvrage précédent, La langue géniale, qui nous présente la richesse absolue de la langue grecque de l’antiquité pour exprimer toutes les subtilités de l’âme humaine… La Part du héros est sorti cette année en 2019. A travers cette exploration très actuelle du mythe des Argonautes (les premiers à voyager sur un navire dans une mer imprévisible) et de la Toison d’or, Andrea Marcolongo, nous invite à « relever le niveau des possibles », à explorer notre intimité et à redéfinir ce qu’est le héros… et son lien (supposé?) avec Eros. Vraiment une très belle écriture au service d’interrogations existentielles et de la quête du courage, courage au sens large et aussi le courage d’aimer.

 

  • Etienne Helmer, Diogène le cynique

En réalité ce livre n’a pas fait l’actualité mais il plaira à tous ceux qui aimeraient posséder le sens de la répartie parfois salutaire face aux opportuns ou face à ce que l’on pourrait considérer comme de l’hypocrisie. Diogène est un personnage au sens fort du terme, fortement controversé à son époque comme aujourd’hui. Le fameux « Ôte-toi de mon soleil » adressé à Alexandre Le Grand qui lui proposait pourtant de lui demander ce qu’il voulait…., c’est Diogène. Etienne Helmer, un philosophe français qui enseigne à Porto Rico en a fait une belle biographie, qu’il met en perspective avec quelques enjeux politiques actuels tels que l’exigence de transparence, la résistance à certaines formes de pouvoir, l’exclusion et la vulnérabilité, la sobriété, les questions de croissance et décroissance. Il s’agit d’un récit de vie, une vie qui unit la pensée et l’agir…, et « fait de la philosophie un acte dont l’effectivité est centrée sur le présent », si je cite l’auteur. Un récit de vie qui questionne nos propres existences et nos exigences de vérité. Il se lit comme un roman, fait sourire, et vous détendra en plus de vous questionner….

 

 

Des livres pour s’éloigner du développement personnel

  • Dorian Astor, Deviens ce que tu es – pour une vie philosophique

Ce livre s’adresse à ceux qui n’ont pas peur d’être remis en question et restent curieux d’approfondir la question de la singularité humaine. Il a pour vocation d’interroger une citation bien connue que l’on distille souvent tel un conseil sans doute pas toujours très bien compris : il s’agit de « Deviens ce que tu es ». Dorian Astor est traducteur de Nietzsche notamment pour le dernier volume de la Pléaide, commentateur également, un philosophe extrêmement brillant qui sait transmettre de manière accessible des idées lumineuses. Deviens ce que tu es est justement destiné à un public large, puisqu’il est publié par les Editions Autrement. La vocation de ce livre est de regarder cette citation non pas comme une injonction ou un conseil mais plutôt comme une invitation à envisager d’entrer dans l’exploration du devenir… Il nous incite à interroger ce devenir non pas à travers le résultat qu’il est supposé apporter (devenir quelqu’un, devenir quelque chose), mais à travers les liens et l’élan créateur qu’il distille en ceux qui sont capables d’y prêter attention, à travers la capacité à expérimenter…, à accepter la médiocrité. Devenir, vivre, c’est résoudre des problèmes. Dorian Astor compare et précise le concept d’individuation par opposition à l’individualisme et au développement personnel. Devenir soi, tout un programme, et pourtant, souvent vu comme un projet emprunt de préjugés sur l’autonomie individuelle. Il convient donc d’interroger cette phrase à travers son histoire, de Pindare à Nietzsche puis à Deleuze, afin de mieux envisager le mystère de nos singularités. Il s’agit d’un des livres que j’ai le plus recommandés autant à des professionnels RH, des consultants qu’à des personnes en questionnement existentiel…

 

  • Mathias Roux, La Dictature de l’ego

Un ouvrage, sorti fin 2018, qui a pour vocation de remettre en question la toute-puissance du développement personnel comme voie privilégiée vers la sagesse, délivrant souvent plus de simplisme qu’un réel effort de simplification de notre compréhension de l’humain (idéal loin d’être atteint). Il nous parle aussi d’émancipation, tout en dénonçant les fausses promesses de l’émancipation vantées par les gourous d’une nouvelle forme de narcissisme. Il s’agit d’un livre qui interroge l’acharnement à vouloir « se connaître soi-même », à soigner son « moi », à se laisser influencer par des guides spirituels prompts à réinterpréter les citations illustres au profit de leurs convictions plutôt que de s’aventurer avec rigueur sur les chemins du questionnement décentré, « impersonnel »…. Et qui dénonce aussi le penchant de certains philosophes renommés qui sont tombés dans ce travers…. A lire de toute urgence pour « empêcher votre je d’être aspiré par votre moi »… (sauf si vous voulez continuer à croire qu’on peut acheter bonheur et sagesse…).

 

  • Miguel Benasayag, Fonctionner ou exister

Philosophe, psychanalyste, chercheur en épistémologie qui a vécu sous la dictature argentine, il a même été torturé, ce qui donne aussi sans doute un peu de relief à sa pensée et ses propos sur la question de la singularité du vivant notamment, sur les conflits, et dans Fonctionner ou exister, sur nos capacités à dépasser le fantasme de tout vouloir modéliser, même la vie, même l’existence, même l’âme humaine. Encore un auteur qui vient remettre en cause de nombreuses théories du développement personnel qui ne sont selon lui que des invitations à fonctionner en réduisant la personne humaine et le temps à des processus linéaires. Vivre consiste aussi à trouver ce qu’on ne cherche pas, c’est une aventure, un chemin. La faille, l’aléatoire, participe à la création du nouveau. Aller mal aussi est nécessaire, cela permet la continuité de la vie dans ses interdépendances. Il nous invite à ne pas nous contenter de fonctionner, de réduire nos capacités à des compétences utiles, mais à réapprendre à désirer…

 

  • Reza Moghaddassi, La Soif de l’Essentiel

Un livre qui a fait l’actualité strasbourgeoise en 2016, et qui allie avec élégance spiritualité et philosophie, l’auteur étant professeur de philosophie à Strasbourg. Publié dans un format et un style accessible à un large public, ce livre nous propose d’interroger la sobriété, et souhaite accompagner notre soif de sens et de vie intérieure. Fortement inspiré et influencé par des auteurs orientaux et occidentaux, Reza Moghaddassi nous fait voyager à travers les définitions et explorations de l’essentiel, de la quête de sens, de nos errements, de la gratitude, le don et le pardon, l’amour bien sûr…, la recherche d’une éthique de vie qui nous permettra de guider au mieux nos différentes soifs, nos besoins d’absolu souvent comblés par des remplissages ou des fuites qui nous laissent exsangues… Une des questions du livre : « comment aller vers davantage de profondeur, vers ce qui est moins superficiel et plus essentiel » ? 200 pages très bien écrites qui vous raviront aussi par leur poésie…

 

Quelques classiques

  • Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique 

Pierre Hadot, est philosophe, philologue et historien, spécialiste de l’Antiquité et de cette pensée qu’il a su nous présenter comme un art de vivre… Il a écrit de nombreux ouvrages passionnants mais si vous ne l’avez encore jamais lu, je vous propose de commencer par  celui-ci qui n’est pas un livre d’érudition mais bien davantage un texte qui présente la philosophie come un exercice spirituel, c’est très vivifiant et une réelle référence en la matière. Vous lirez comment est apparue la philosophie, notamment avant Platon et Socrate, vous y découvrirez l’émergence de la notion du souci de soi, reprise au XXème siècle par Foucault, vous considérerez la philosophie comme un mode de vie et non comme un univers très abstrait, et vous pourrez appréhender l’héritage laissé par ces considérations existentielles de la philosophie antique. Cet essai, en livre de poche, comporte certes 400 pages, mais qui se lisent comme un roman…

 

  • Kant, Qu’est-ce que les Lumières?

Un des ouvrages les plus connus et les plus lus au lycée, parce qu’il est très court et au service de la pensée mais aussi de l’histoire et de la culture européenne. Ce livre se propose donc de définir ce qu’est un homme éclairé. Aujourd’hui on parle beaucoup d’esprit critique, d’émancipation, d’autonomie du jugement, d’individus éclairés, de démocratie, mais dès qu’il s’agit d’en débattre ou même d’en préciser les contours, on se rend compte que les mots ont leur histoire. Kant se propose en tout cas dans ce court ouvrage d’inviter ses concitoyens à penser par eux-mêmes. « Accéder aux Lumières consiste pour l’homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute. Être mineur, c’est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction d’un autre. […]. Sapere aude ! Ose Savoir. Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières ». Ce texte résonne fort aujourd’hui pour ceux qui interrogent les déterminismes dans l’éducation ainsi que la liberté d’expression, ou le sens du progrès, des révolutions, des réformes. Un éclairage vivifiant pour mieux mettre en perspective notre langage politique commun.

 

  • Sénèque, De la brièveté de la vie

Sénèque est ce qu’on appelle aujourd’hui une personnalité « inspirante », tel est le terme consacré sur les réseaux sociaux pour ceux qui aiment partager de belles citations, de belles phrases…On pourrait presque dire qu’il est… récupéré par les diffuseurs de sagesse en 140 caractères. Un exemple de belle phrase souvent citée : « La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. » Ou alors « Le plus grand obstacle à la vie est l’attente qui espère demain et néglige aujourd’hui. ». On en lit d’autres, alors pourquoi ne pas tenter de lire un de ses livres en entier. La période des vacances qui passent toujours trop vite semble idéale pour aborder « De la brièveté de la vie » qui en moins de 100 pages nous invite à envisager la philosophie comme un art de vivre et non comme une doctrine théorique… En moins de 100 pages, il tente de répondre à ceux qui trouvent que la vie est trop courte… « Il faut toute une vie pour apprendre à vivre, nous écrit-il, et ce qui te paraîtra encore plus surprenant, il faut toute une vie pour apprendre à mourir ». Pour comprendre cette phrase énigmatique qui n’a rien de déprimant, n’hésitez pas à plonger dans ces pages de sérénité, dans ce guide de vertu et de moralité…, qui vous donnera certainement envie de découvrir d’autres ouvrages de cet auteur et d’autres écrits de l’école stoïcienne.


  • Platon, Le Banquet

C’est sans doute un des ouvrages les plus connus et les plus lus de Platon. On le désigne aussi parfois par le titre « Discours sur l’amour ». C’est l’été, les vacances peuvent souvent représenter un moment propice aux retrouvailles entre conjoints ou aux nouvelles rencontres pour ceux qui sont seuls, donc un thème qui pourra peut-être vous séduire ! Tous les convives du banquet sont invités à formuler un discours sur l’amour et ainsi partager et confronter leur conception, qui ressemblent surtout à des hommages, …On y parle des liens supposés entre amour et vertu, des dangers de l’amour, de l’universalité de sa puissance. On y trouve ce passage très célèbre qui, prononcé par Aristophane, célèbre l’amour comme l’unité retrouvée de 2 moitiés. Quant à Socrate, il envisage de définir exactement l’amour… et se fait aider par Diotime, qui nous propose des pages fabuleuses sur le lien de l’amour avec le désir d’immortalité. Evidemment ces propos sont à resituer dans le contexte de l’Antiquité grecque… et même s’ils paraissent parfois datés, ils révèlent le caractère grandiose de cette époque et de l’idéalisme platonicien. Je vous conseille l’édition de poche où le Banquet est suivi d’un autre dialogue, Phèdre, qui traite aussi d’amour…

 

 

Et les podcasts

Tous ces livres ont été présentés à la radio ces derniers vendredis, vous pouvez écouter les podcasts ci-dessous, avec en plus des conseils de lecture concernant les ouvrages de Michel Serres…

Social Share Toolbar

Mercredi, mai 1st, 2019

Comment distinguer philosophie et développement personnel

(version texte et podcast radio du 29/3/2019 sous l’article)

Au départ, c’est peut-être une même quête de sens, un besoin de mieux comprendre notre existence, une volonté d’éclairer nos actions, qui va nous pousser dans les rayons de nos librairies ou bibliothèques côté développement personnel ou manuels de psychologie positive pour les uns, côté philosophie pour d’autres, même si certains classements sont par ailleurs discutables…

Si les questions sont les mêmes, les réponses se présentent comme sensiblement différentes. Le développement personnel se présente comme un apport de techniques et d’outils à utiliser pour répondre à des objectifs bien identifiés (la confiance en soi, la réussite professionnelle, la communication, ce qu’on appelle la « gestion du temps »,… ). Ces techniques sont renseignées dans ces fameux livres, ou peuvent aussi faire l’objet de formations, séminaires ou de coaching, et remportent un franc succès depuis de nombreuses années, il y a un vrai marché fortement concurrentiel dans ce domaine…

 

Le marketing a beaucoup moins sa place pour la philosophie, même si on ne peut nier que la médiatisation peut plaire à certains, médiatisation qui s’attache d’ailleurs davantage à la personnalité des penseurs qu’au contenu de leurs réflexions.

La démarche philosophique, dans sa tradition, ne vient pas apporter de la technique ou de l’outillage pour répondre immédiatement à une attente. Elle s’inscrit plutôt dans le temps long et se méfie des certitudes et des solutions qui ne tiennent pas compte de la complexité de l’être humain, c’est-à-dire ces fameuses recettes pour mieux-vivre qui ne seraient pas interrogées. La philosophie propose plutôt de la méthode que des outils, de la pensée que de la technique, et parfois même un art de vivre (via les Anciens et on peut lire les ouvrages de Pierre Hadot et Martha Nussbaum à ce sujet) plutôt des règles à appliquer. La philosophie a tendance aussi à s’attacher davantage à la vie bonne qu’à la vie heureuse.

 

La philosophie s’oppose-t-elle au développement personnel ?

Certains philosophes actuels ont la dent très très dure vis-à-vis du développement personnel, qu’ils nomment souvent « marché juteux de la sagesse », dénonçant le caractère réducteur voire simpliste de certaines théories. Mais on ne peut nier que d’autres philosophes au contraire s’inscrivent un peu dans cette dynamique et sont fortement critiqués par leurs pairs…

Ce qui est dénoncé, dans un premier temps, c’est que la sagesse ne peut être considérée comme un produit… La philosophie ne veut pas être associée à l’utilité immédiate, mais plutôt à une démarche d’approfondissement à long terme. Elle interroge donc actuellement tous les présupposés utilisés dans les théories du développement personnel et la psychologie positive, qui même s’ils se revendiquent comme scientifiques et universitaires, ont quelques difficultés à accepter la remise en cause de leurs pratiques et de leur paradigme qui voit le bonheur accessible par la force de la volonté individuelle…. Edgar Cabanas et Eva Illouz ont sorti un livre en 2018, Happycratie, très dur, qui dénonce justement l’injonction au bonheur, et ce livre a été très très mal reçu par le monde des coachs et des différentes institutions du développement personnel, alors qu’il pose des questions essentielles sur les présupposés non interrogés par ces pratiques… Et il est très important que toute personne qui se dit spécialiste des questions liées à l’humain soit en capacité d’être attentive à toutes les critiques qui visent à approfondir la compréhension qu’on peut avoir de l’humanité, de l’existence, sans nier la fragilité inhérente à la vie qu’on voudrait parfois voir disparaître au profit d’une forme d’adaptation consentie à des conditions de vie qui n’ont rien de réellement acceptables… que ce soit dans la vie de tous les jours, dans certaines entreprises, dans la vie publique, etc

 

En résumé,  la différence entre philosophie et développement personnel 

Le développement personnel répond à des attentes bien précises, à des soucis d’efficacité. D’ailleurs le vocabulaire de la gestion règne en maître dans les théories développées dans ces ouvrages : on parle de « gestion des émotions », de « capital humain », de « maîtrise de soi » et justement de « développement » personnel… On a l’impression que l’homme est assimilé à la machine, il doit fonctionner…

La philosophie accompagne des questionnements à long terme, à vocation universelle et même souvent existentielle. Elle refuse l’idée de fonctionnement et s’intéresse à la question de l’intelligence humaine, notamment à travers les enjeux actuels de différenciation de l’intelligence humaine face à l’intelligence artificielle.

 

Le conseil de lecture du jour

Je vous conseille donc un grand classique : Consolation de la Philosophie de Boèce, écrit au VIème siècle qui met en scène le dialogue entre Boèce, en prison, et Philosophie venue le guérir de ses maux…

Et plus proche de nous, un livre sorti fin 2018, Fonctionner ou exister de Miguel Benasayag, qui nous apprend à ne surtout pas devenir des machines…

 

N’hésitez pas à me contacter sur Linked’In pour me poser toutes vos questions ! ici

 

Social Share Toolbar

Mardi, avril 2nd, 2019

Quelques chroniques radio, un peu de philo!

 

Voici les dernières chroniques en date, à écouter sur RCF Alsace, en direct le vendredi en fin d’émission « Bienvenue chez vous » (12h à 12h30) ou en podcast sur la page de la chronique!

 

- Doit-on vraiment avoir une opinion sur tout?

- Comment penser l’enfance aujourd’hui?

- En quel sens pourrions-nous poursuivre notre éducation d’adulte?

- Est-il possible de s’initier seul à la philosophie?

Vendredi, février 22nd, 2019

Une France en morceaux…?

 

Photo by @Matthew_T_Rader on Unsplash

Actualité douloureuse cette semaine, qui suscite l’indignation et des douleurs très vives dans la population, Cette recrudescence des actes grave d’antisémitisme, ainsi que d’autres formes de violence visibles ou invisibles nous indiquent peut-être que les maux et les mots de la désunion doivent être interrogées.

Version écrite (un peu plus bas) ou version chronique radio (RCF Alsace), au choix…

 

 

 

Podcast de 3 minutes 1/2  :

Et la version écrite :

Aujourd’hui, j’aimerais parler de la France en morceaux, qui désigne une étude démographique sortie cette semaine, mais qui est aussi une expression pleine de sens à l’heure où l’on assiste, impuissant, à des montées d’actes violents d’antisémitisme, ainsi qu’à de la diabolisation de certaines catégories de la population désignées comme ennemies ou coupables de tous les dérèglements actuels : non seulement la population de confession juive mais aussi ceux qu’on appelle les élites, ou les politiques, les migrants, les journalistes, les forces de l’ordre, et d’autres encore…

Des appels à l’union fleurissent de toutes parts, répondant à la fois à la sidération, l’incompréhension, la colère, la tristesse. Des appels à l’union, à l’unité.

Que doit-on unir ? Comment parler à la fois au cœur et à la raison pour reconstituer le puzzle dont certaines pièces semblent bien déformées et impossibles à assembler pour reconstituer le modèle que l’on a en tête et qui lui-même a sans doute besoin d’être clarifié ?

La question de l’union traverse les âges et les interrogations autant religieuses que biologiques, philosophiques, juridiques, mathématiques, etc. L’union nous parle des liens, des relations, de la communion, de l’harmonie, et aussi de la réciprocité, et donc de la reconnaissance mutuelle de ce qui est partagé, commun ou complémentaire.

Mais il semblerait qu’elle ne se décrète pas. Il semblerait même que cette union ne semble pas légitime à ceux qui, par leurs actes odieux de profanation de tombes ou de violence sous toutes ses formes, pervertissent tous les symboles de ce qui devrait rappeler une histoire commune, des luttes pour des principes rassembleurs, à vocation universelle, qui aspiraient à émanciper les individus de manière collective et les libérer de toute forme de tyrannie. Où sont passés les idéaux des Lumières qui considéraient que l’éducation était le principe de l’autonomie, et que le droit représentait le fondement de la paix ?

Nous savons que l’autonomie a pour définition la capacité de se prescrire soi-même des lois auxquelles on va obéir volontairement, après avoir appris à s’approprier les lois des hommes quand elles sont transmises via l’éducation et appris aussi à être capables de les interroger voire de les réformer. Cela traduit une forte confiance en l’intelligence humaine qui a vocation à penser son environnement et envisager l’action adaptée qu’il convient de commettre, la bonne manière de    faire face à chaque situation, de façonner sa conduite….  « Sapere aude » nous disait Kant: « aie le courage d’utiliser ton propre entendement ».

Beaucoup aujourd’hui, pointent du doigt un déficit d’éducation et de culture chez ceux qui commettent autant d’actes horribles qui provoquent chez la plupart d’entre nous du chagrin et de la peur. Quand ils détruisent les symboles de nos lois, ils ne proposent pas de nouvelles formes de règles pour améliorer notre vie commune, pour préparer la paix sociale.

Une société en morceaux, ou dont une partie est en morceaux, est une société qui ne sait pas dialoguer, qui ne sait pas se relier… préférant le repli sur soi et les questionnements identitaires qui excluent l’autre, Or, ne dit-on pas que l’intelligence est la capacité de créer des liens ? Alors comment réunir ces morceaux éparpillés ? Comment provoquer des sursauts d’intelligence, si on admet que ce diagnostic est une hypothèse pertinente ? La loi va sanctionner les coupables, mais comment éviter que ces faits se multiplient ?

La tentation est grande d’user de discours, d’images, de communication, pour rappeler les valeurs qui nous unissent.. Mais n’est-on pas là dans une forme de séduction ? Séduction étymologiquement traduit l’idée de détourner du droit chemin… Si l’on préfère faire confiance à l’intelligence et donc à l’autonomie, celle qui consiste à s’approprier les lois, tout ce qui est commun, ne convient-il pas plutôt d’envisager comment on peut rendre les individus capacitaires, c’est-à-dire inventifs dans les solutions qui pourraient améliorer les liens sociaux, ce qui suppose aussi d’être capables d’écouter, de discuter de ce qui nous lie, de ce qui rend ces liens légitimes, et de ce qui rend légitime la remise en cause de ces liens, tout en n’oubliant pas que la multiplication des liens, des réseaux, des différences crée aussi une incertitude qu’il nous faut assumer ? Comment savoir écouter ce qui se passe, la violence n’étant sans doute qu’un symptôme d’une désunion bien réelle dont on doit interroger les maux et les mots…

Social Share Toolbar